← L'éléphant dans la pièce

Où l'orfèvre des ombres n'a rien d'un artisan paisible

📖 Chapitre 3 ⏱️ 13 min
Chapitre 4 sur 10 (40%)

CHAPITRE 3 — Où l'Orfèvre des Ombres N'a Rien d'un Artisan Paisible

Le quartier Bouffay, c'est le ventre de Nantes. Un dédale de ruelles médiévales qui sentent la crêpe au beurre salé, la bière éventée et l'histoire mal digérée. Les maisons à colombages s'y penchent les unes vers les autres comme des vieilles commères chuchotant des médisances sur les passants. Les pavés sont glissants comme des promesses électorales, et les enseignes en fer forgé grincent au vent avec la mélodie d'un cimetière qui aurait des regrets.

C'est un endroit où le temps a trébuché, hésitant entre le XXIe siècle et l'époque où l'on pendait les gueux sur la place publique pour distraire la galerie. Maintenant, on se contente de leur vendre des galettes trop chères et des souvenirs "typiquement bretons" fabriqués en Chine. Le progrès, mes agneaux. Le progrès.

Il était midi passé quand je retrouvai Félix à l'entrée de la rue de la Juiverie. Il faisait les cent pas devant une crêperie touristique, les mains dans les poches, sa cravate Pokémon battant au vent comme un étendard de mauvais goût. À ses pieds, il y avait une flaque qu'il avait manifestement pas vue, et je savais qu'il finirait par marcher dedans. C'était juste une question de temps et de statistiques.

— Hector ! s'exclama-t-il en me voyant. C'est carrément chelou, cet endroit ! J'ai tourné pendant vingt minutes avant de trouver. Le GPS marchait pas, et les rues ont toutes des noms de saints ou de corporations médiévales. Y'a même une "rue des Halles" qui mène nulle part !

— Bienvenue dans le Nantes historique, Fracas. Ici, le plan de ville a été conçu par un ivrogne qui avait perdu ses lunettes et son sens de l'orientation. C'est le charme local. Alors, tu l'as trouvée, cette fameuse impasse ?

— Ouais ! C'est par là. L'impasse du Diable Boiteux. Ça sonne carrément flippant, non ? Genre, pourquoi le Diable serait boiteux ? Il s'est fait mal en tombant du paradis ?

— C'est une référence littéraire, Fracas. Le roman de Lesage. Mais je doute que notre bijoutier soit un grand lecteur. Allez, montre-moi.

Félix me guida à travers un lacis de venelles étroites où il aurait fallu s'enduire de beurre pour y passer à deux de front. Nous dépassâmes des boutiques d'artisanat, une librairie ésotérique qui vendait des grimoires et des tarots, et un bar nommé "Le Naufragé" où des types avec des barbes de hipster buvaient des bières bio en parlant de décroissance.

Finalement, au détour d'un passage si sombre que le soleil avait visiblement renoncé à y entrer, je vis l'enseigne.

Une main squelettique en fer forgé, tenant une pierre précieuse, qui grinçait lugubrement au-dessus d'une arcade moussue.

L'ATELIER

Pas de nom. Pas d'horaires. Pas de numéro de téléphone. Juste cette promesse macabre suspendue dans l'air humide.

— C'est là, murmura Félix comme si on s'apprêtait à entrer dans une crypte. Le bijoutier de la rue de la Paix m'a dit : "Cherchez l'impasse du Diable Boiteux, et frappez trois coups secs. Si personne répond, c'est que vous n'êtes pas le bienvenu."

— Charmant. On dirait une secte. Ou un club de lecture pour sociopathes.

Je m'avançai vers la porte. Une porte en chêne massif, renforcée de bandes d'acier noirci, avec un heurtoir en bronze représentant une tête de gorgone aux yeux écarquillés. Le genre de porte qui vous dit : "Entrez si vous osez, mais ne vous attendez pas à ressortir indemne."

Je saisis l'anneau et frappai trois coups secs. Le bruit résonna dans l'impasse comme un coup de canon dans une cathédrale vide. Quelques pigeons s'envolèrent, indignés.

Rien.

Je m'apprêtais à frapper de nouveau quand un judas s'ouvrit avec un claquement sec. Un œil unique, globuleux et injecté de sang, nous scruta avec la curiosité malsaine d'un collectionneur examinant de nouveaux spécimens.

— C'est pour quoi ?

La voix était éraillée, comme si son propriétaire s'était gargarisé avec du gravier et du vinaigre.

— Police, dis-je en sortant ma carte tricolore. Ouvrez, ou j'ordonne à mon collègue de chanter la Marseillaise en breton. Et croyez-moi, vous ne voulez pas entendre ça.

Félix me jeta un regard perplexe.

— Mais Hector, je sais pas chanter en breton, je suis de—

— Chut, Fracas. C'est une menace hypothétique.

Le judas se referma. Des verrous cliquetèrent. Une barre de fer racla le bois. Des chaînes tintèrent. On aurait dit qu'on ouvrait le coffre-fort de la Banque de France ou la cellule d'un criminel de guerre. Finalement, la porte s'entrouvrit dans un grincement lugubre.

L'homme qui nous fit face était… indescriptible.

Imaginez un croisement génétique entre un gobelin de Tolkien et un dandy victorien qui aurait mal tourné. Petit, voûté comme un point d'interrogation humain, vêtu d'un gilet de velours pourpre taché d'acide et de sueur, portant un monocle fumé sur l'œil gauche. Ses cheveux gris étaient longs, gras, retenus par un élastique. Ses doigts étaient démesurément longs, couverts de bagues aux motifs occultes : têtes de mort, pentagrammes, symboles alchimiques.

— Entrez, messieurs, dit-il d'une voix plus calme que celle du judas. Entrez vite. Les courants d'air sont mauvais pour mes alliages. Et pour mes rhumatismes.

Nous pénétrâmes dans l'antre.

L'atelier était un capharnaüm digne d'un alchimiste fou qui aurait croisé un collectionneur compulsif. Des établis encombrés de fioles multicolores, de chalumeaux, de pinces, de limes, de fragments de métaux précieux. Au mur, des masques vénitiens côtoyaient des circuits imprimés cloués comme des papillons de collection. Des crânes de petits animaux — ou peut-être de grands rats — servaient de presse-papiers. Une odeur complexe flottait dans l'air : encens bon marché, acide nitrique, et quelque chose de plus sucré, de plus inquiétant.

— Je suis Lazare, dit l'homme en refermant la porte derrière nous et en tournant trois verrous. Mais vous pouvez m'appeler "Maître". Tout le monde m'appelle Maître. Sauf ma mère, qui m'appelait "mon petit accident".

— On va s'en tenir à Lazare, si ça ne vous dérange pas, répondis-je en sortant le sachet de scellés contenant la clé USB hermine. On vient pour ça.

Je posai le sachet sur un coin d'établi miraculeusement dégagé. Lazare se figea. Il posa la lime qu'il tenait, ajusta son monocle avec un geste précieux, et se pencha sur l'objet comme un prêtre devant une relique sacrée.

— Ah… murmura-t-il d'une voix changée, presque tendre. La Petite Duchesse. Je me demandais quand elle reviendrait au bercail.

— Vous reconnaissez votre travail ?

— Comment pourrais-je l'oublier ? Argent massif, yeux en rubis de Birmanie, ciselure à la main… Et surtout, le mécanisme.

Il prit la clé avec des pincettes — littéralement des pincettes en métal — et l'examina sous une loupe de bijoutier. Ses doigts couraient sur le corps de l'hermine avec la délicatesse d'un violoniste caressant son instrument.

— Dingue, souffla Félix à côté de moi. C'est carrément beau, en vrai. Comme une sculpture.

— C'est plus qu'une sculpture, jeune homme, corrigea Lazare sans lever les yeux. C'est une œuvre d'art fonctionnelle. Regardez.

Il appuya sur une séquence invisible des pierres précieuses serties sur le corps de l'animal. Les yeux de rubis d'abord, puis une petite émeraude cachée sous la patte, puis le nez. La tête de l'hermine pivota avec un clic mécanique délicat, révélant non pas un connecteur USB standard, mais une minuscule cavité.

Vide.

— Attendez, fit Félix en se penchant. Y'a rien dedans ! C'est chelou, non ? Une clé USB sans…

— Il y avait quelque chose, jeune homme, rectifia Lazare avec un sourire en coin qui découvrit des dents gâtées. Une capsule. Une capsule de verre. Scellée. Contenant du cyanure de potassium. Le client était… prévoyant.

Un silence tomba dans l'atelier. Félix me regarda, les yeux écarquillés.

— Du… du cyanure ? Comme dans les films d'espionnage ? Genre, pour se suicider si on se fait capturer ?

— Exactement comme ça, Fracas. Notre ami Valmont savait qu'il jouait avec le feu. Il avait prévu une sortie de secours. Une sortie définitive.

Je me tournai vers Lazare.

— Qui était le client, Lazare ?

L'orfèvre eut un petit rire sec, désagréable, comme le crissement d'un ongle sur un tableau noir.

— Oh, Commissaire. Vous savez bien que la discrétion est la base de mon commerce. Mes clients paient pour mon silence autant que pour mon talent. Je suis un confessionnal laïc, en quelque sorte.

Je m'approchai de lui, dominant sa silhouette chétive de toute ma hauteur.

— Écoute-moi bien, l'artiste. Le client est mort. Broyé dans une machine. Et on a trouvé ça sur lui. Alors ta discrétion, tu vas te la mettre où je pense, sinon je te fais fermer ta boutique pour "détention de produits dangereux" et je t'envoie méditer en cellule de dégrisement avec Dédé le Poinçonneur. Il a des opinions très arrêtées sur l'art contemporain.

Lazare soupira, faussement accablé, en levant ses mains décharnées en signe de capitulation.

— La brutalité policière… Quel manque d'élégance. Très bien, très bien. Puisque vous insistez avec toute la finesse d'un éléphant dans une cristallerie.

Il se dirigea vers un tiroir secret dissimulé dans son établi. Appuya sur un mécanisme. Le tiroir s'ouvrit avec un déclic. Il en sortit un petit carnet relié en cuir noir, couvert d'une écriture manuscrite serrée.

— J'ai l'habitude de noter les… particularités de mes clients. Une sorte d'assurance-vie, vous comprenez. Celui-ci est venu il y a deux semaines. Un homme nerveux. Pressé. Il voulait un objet "symbolique". Quelque chose qui représente Nantes, mais qui cache un secret mortel. Il a payé en liquide. Des grosses coupures. Des billets de deux cents euros.

— Son nom ?

— Il ne me l'a pas donné. Mais j'ai l'œil pour les détails, Commissaire. C'est mon métier. Il avait un tatouage. Sur le poignet droit. Un code-barres.

— Un code-barres ? répéta Félix. Comme sur les paquets de pâtes ? C'est carrément bizarre, non ?

— Très bizarre, acquiesça Lazare. Et sous le code-barres, des chiffres. Une date, je suppose. 29-11-25.

Je sentis mon sang se glacer. Aujourd'hui. La date d'aujourd'hui.

— Vous êtes sûr ?

— Certain, Commissaire. C'est pour ça que je m'en souviens. C'était une date future à l'époque. Comme une échéance. Comme un compte à rebours.

Félix me regarda, inquiet.

— Hector… c'est aujourd'hui. Ça veut dire quoi ? Que Valmont savait qu'il allait mourir aujourd'hui ?

— Ou que quelqu'un avait planifié sa mort pour aujourd'hui, Fracas. Ce qui est encore plus inquiétant.

Je me tournai vers Lazare.

— Et vous n'avez rien d'autre ? Une adresse ? Un numéro de téléphone ? Une couleur de cheveux ?

— Non. Mais il a laissé tomber quelque chose en partant. Je l'ai ramassé. Par curiosité.

Lazare fouilla dans son carnet et en sortit un bout de papier froissé, jauni. Il me le tendit avec précaution, comme s'il manipulait un explosif.

C'était un ticket de caisse. Un ticket de bar. Imprimé en caractères thermiques qui commençaient à pâlir.

LE NID — TOUR BRETAGNE Date : 14/11/2025 — 23h42 2 Vodka-Martini — 28,00 €

Je regardai le ticket. Le Nid. Le bar perché au sommet de la Tour Bretagne, trente-deux étages au-dessus de la ville. Un endroit prisé des touristes et des businessmen qui voulaient impressionner leurs maîtresses. Fermé depuis des mois pour travaux, mais qui rouvrait parfois pour des soirées privées très select.

— Boom, murmura Félix en lisant par-dessus mon épaule. Il était au Nid il y a deux semaines. Avec quelqu'un. "2 Vodka-Martini". Il était pas seul.

— Exactement, Fracas. Il avait rendez-vous. Et ce rendez-vous, je parie ma retraite qu'il était avec quelqu'un de "Nemo".

Je rangeai le ticket dans ma poche. Me tournai vers Lazare.

— Merci, l'artiste. Si vous vous souvenez d'autre chose, vous m'appelez. Et la prochaine fois qu'un client vous demande de planquer du cyanure dans un bijou, vous réfléchissez à deux fois. Ça s'appelle de la complicité.

— Oh, Commissaire, fit Lazare avec un sourire énigmatique. Dans mon métier, tout est question de point de vue. Le poison d'un homme est le remède d'un autre.

— Philosophie de comptoir, Lazare. Vous devriez écrire des livres.

Nous nous dirigeâmes vers la sortie. Félix, qui marchait derrière moi, examinait l'atelier avec une curiosité malsaine. Il regardait les masques, les crânes, les circuits imprimés cloués au mur comme des trophées.

Et évidemment, parce que c'est Félix Fracas et que l'univers a un sens de l'humour sadique, il accrocha son pied dans le fil électrique d'une lampe d'établi.

— Merde !

La lampe bascula. Félix essaya de la rattraper. Manqua. La lampe tomba sur une étagère chargée de bocaux en verre remplis de liquides colorés. L'étagère trembla. Pencha. Et s'effondra dans un fracas apocalyptique digne d'une fin du monde miniature.

Verre brisé. Liquides qui se répandent. Lazare qui pousse un cri d'horreur.

— NON ! MES ACIDES ! MES SOLVANTS ! ATTENTION !

Félix, couvert de poussière et de culpabilité, se redressa tant bien que mal.

— Pardon ! Je suis carrément désolé ! J'ai pas vu le fil ! C'est chelou, il était pile dans le passage !

— Fracas, sifflai-je entre mes dents, je te jure que tu as une relation avec les objets inanimés qui relève de la malédiction ancestrale. Tu ne peux pas faire DEUX pas sans détruire quelque chose ?

Mais je m'interrompis.

Parce que l'étagère effondrée avait révélé quelque chose. Derrière les bocaux, dissimulé par les flacons, il y avait un panneau de bois. Et sur ce panneau, punaisés, il y avait des plans. Des schémas techniques. Des circuits électroniques.

Des plans qui ressemblaient étrangement à ceux d'un système de contrôle à distance.

Je m'approchai. Ramassai un des schémas. C'était annoté à la main. En français et en symboles techniques.

INTERFACE ACTIVATION DISTANCE — PROJET L.U.N.E. MODULE HYDRAULIQUE — BYPASS SÉCURITÉ

Mon cœur se mit à battre plus vite. Je me tournai vers Lazare, qui était devenu blanc comme un linge.

— C'est quoi, ça, Lazare ?

— Je… je ne sais pas. Un client m'a demandé de les garder. Je…

— Quel client ?

— Je ne peux pas dire ! C'est confidentiel !

Je le plaquai contre le mur, mon avant-bras contre sa gorge. Pas fort. Juste assez pour qu'il comprenne que je ne plaisantais pas.

— Quel. Client.

— Le… le même ! balbutia-t-il. L'homme au tatouage ! Valmont ! Il m'a demandé de garder ces plans ! Il disait qu'il avait besoin d'un endroit hors-réseau ! Que si quelque chose lui arrivait, quelqu'un viendrait les chercher !

Je relâchai ma prise. Lazare s'effondra contre son établi, toussant.

— Hector, souffla Félix, les yeux fixés sur les plans. C'est… c'est le système qui a tué Valmont. C'est ça, non ? Le bypass de sécurité de l'éléphant. Quelqu'un a modifié la machine pour pouvoir l'activer à distance. Pour le tuer.

— Exactement, Fracas. Et Valmont le savait. Il avait découvert comment ils avaient piraté l'éléphant. Et il a caché les preuves ici, chez un bijoutier fou qui vit dans une impasse médiévale. Génial. Vraiment génial.

Je ramassai tous les plans. Les pliai. Les glissai dans ma poche intérieure.

— Ces documents n'ont jamais existé, Lazare. Vous ne nous avez jamais vus. Si quelqu'un vous pose des questions, vous répondez que vous ne savez rien. Sinon, je reviens. Et la prochaine fois, je serai moins aimable.

Lazare hocha la tête frénétiquement, trop terrifié pour parler.

Nous sortîmes de l'atelier. L'air frais de l'impasse me gifla le visage comme un réveil brutal. Félix marchait à côté de moi, les mains tremblantes.

— Hector… c'est carrément dingue. Valmont a été assassiné. Avec préméditation. Avec des plans. Et le cyanure dans la clé… c'était pour qu'il se suicide si on le capturait avant ?

— Probablement, Fracas. Ou alors pour qu'il emporte ses secrets dans la tombe. Mais il a été plus malin. Il a dispersé les indices. La clé USB avec la vidéo. La puce dans son œsophage. Les plans chez Lazare. Le message gravé dans l'éléphant. C'était un type intelligent. Trop intelligent pour son propre bien.

Nous marchions vers la sortie du quartier Bouffay quand mon téléphone vibra.

Pas un appel. Un message.

Numéro inconnu.

J'ouvris.

« Vous cherchez Nemo ? Arrêtez de regarder en l'air. Regardez sous vos pieds. Rendez-vous à 19h, station de tramway Médiathèque. Venez seul. »

Je montrai l'écran à Félix. Son visage se décomposa.

— C'est un piège, non ? C'est carrément un piège ?

— Probablement. Mais c'est aussi notre seule piste. Quelqu'un veut nous parler. Quelqu'un qui sait quelque chose sur Nemo.

— Et "sous vos pieds" ? Ça veut dire quoi ?

— Aucune idée, Fracas. Mais je vais le découvrir. Toi, tu retournes au commissariat. Tu analyses ces plans avec l'aide d'un technicien de confiance. Quelqu'un qui n'est pas sur la liste des corrompus. Et tu ne dis rien au Préfet. Rien à personne.

— Mais Hector, si tu y vas seul et qu'ils te tendent un piège…

— Alors tu auras une promotion et mon bureau, Fracas. Profite de la vue sur la Loire. Elle vaut le détour.

Félix ne rit pas. Il me regarda avec ses grands yeux inquiets, ce regard de jeune flic qui croit encore que son coéquipier est immortel.

— Fais attention, Hector. S'il te plaît.

Je lui tapotai l'épaule. Un geste bourru, maladroit. Le genre de geste qu'on fait quand on ne sait pas comment dire qu'on tient à quelqu'un.

— T'inquiète, Fracas. J'ai survécu à trente ans de ce métier. Je vais pas crever maintenant. J'ai une retraite à gâcher et des petits-enfants à ignorer.

Nous nous séparâmes. Lui vers le commissariat. Moi vers ma voiture.

Il était treize heures. J'avais six heures avant le rendez-vous mystérieux.

Six heures pour comprendre ce que "Nemo" voulait vraiment.

Six heures avant de descendre sous terre.

Parce que "sous vos pieds", ça ne pouvait vouloir dire qu'une chose : les souterrains. Les égouts. Les tunnels qui couraient sous Nantes comme des veines noires dans un corps malade.

L'enquête prenait un nouveau tournant.

Et moi, Hector Fatum, j'allais plonger dans les entrailles de la ville avec l'espoir stupide d'en ressortir vivant.

Bienvenue dans le grand jeu, mes agneaux.

Bienvenue dans les profondeurs.