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Mogettes et malédictions

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CHAPITRE 1 : Mogettes et Malédictions


9h15, mercredi 27 février 2025 Bourrine du Charraud Sud, Marais Breton vendéen


Le Marais Breton vendéen est une insulte géographique à la notion même de terre ferme.

C'est ma conclusion définitive après trois heures passées à patauger dans cette soupe primordiale où la boue dispute à l'eau le privilège d'être la substance la plus traîtresse. Les charrauds — ces chemins étroits qui serpentent entre les étendues marécageuses — ont la consistance morale d'un témoignage d'alibi faible : ils prétendent être solides, mais dès que tu leur fais confiance, ils s'effondrent sous tes pieds avec la satisfaction mesquine des choses inanimées qui ont appris à haïr l'humanité.

Je suis garé sur un semblant de parking — trois mètres carrés de gravier à peine plus stable que du sable mouvant — à côté de la voiture de Malvaux, une Tesla Model S noire qui détonne dans ce paysage comme un smoking à un mariage de campagne. Fracas examine le véhicule avec l'enthousiasme d'un archéologue découvrant un tombeau pharaonique, c'est-à-dire en touchant absolument tout avec ses mains maladroites et en commentant chaque découverte comme si elle révolutionnait la criminologie moderne.

— Hector ! Regarde ça ! Une gourde de sport ! Carrément classe ! Et des barres protéinées bio ! Le mec était healthy !

— Fracas, je réponds en allumant ma quatrième cigarette de la matinée, le mec est mort avec des mogettes plein les mains et une coiffe de grand-mère sur la tête. Son régime alimentaire n'est plus vraiment sa priorité.

Félix se redresse, froissant sa cravate Pikachu contre le rétroviseur de la Tesla. Aujourd'hui, il porte également des chaussettes à motifs de dinosaures que j'ai aperçues quand il a failli tomber en sortant de ma Peugeot. Je ne fais plus de commentaires sur ses choix vestimentaires. C'est comme critiquer la couleur du papier peint pendant que la maison brûle : techniquement pertinent, mais cosmiquement futile.

Le paysage autour de nous est d'une beauté hostile. Des étendues plates à perte de vue, striées de canaux et de marais salants où l'eau stagne avec la patience des choses éternelles et malveillantes. Des roseaux bruissent dans le vent avec un son qui évoque des secrets murmurés par des bouches édentées. Le ciel est bas, gris, oppressant, comme un couvercle de marmite posé sur un ragoût de misère atmosphérique. L'air sent le sel, la vase, et ce parfum indéfinissable de décomposition végétale qui est la signature olfactive des zones humides du monde entier.

Au loin, j'aperçois des silhouettes de bourrines — ces maisons traditionnelles blanches au toit de roseau — disséminées comme des dents pourries dans la gencive du marais. La nôtre, la bourrine maudite, se dresse à cinquante mètres, accessible uniquement par un charraud boueux qui serpente entre deux étangs d'eau saumâtre où des oiseaux aquatiques lancent des cris qui sonnent comme des accusations.

J'avance lentement, mes chaussures italiennes — totalement inadaptées à ce terrain de cauchemar géologique — s'enfonçant dans la boue avec des bruits de succion obscènes. Fracas me suit en sautillant maladroitement, manquant à trois reprises de plonger tête la première dans la vase.

— C'est dingue comme endroit, Hector ! il s'exclame avec cet optimisme pathologique qui le caractérise. Genre, carrément mystérieux ! On se croirait dans un film !

— Oui, je grogne. Un film d'horreur à petit budget où les figurants meurent de pneumonie avant la fin du tournage.

La bourrine apparaît enfin devant nous, émergeant de la brume matinale comme une hallucination architecturale. Les murs de terre et d'argile blanche sont épais, fissurés par endroits, couverts de mousse verdâtre sur la face nord. Le toit de roseau, maintenu par une charpente de bois flotté, s'affaisse légèrement au centre, donnant à l'ensemble l'apparence d'une créature fatiguée qui s'est couchée là il y a cent ans et qui attend patiemment la mort. Une unique fenêtre, orientée plein sud selon la tradition maraîchine, nous observe comme un œil crevé.

La porte — un panneau de bois massif mangé par l'humidité — est grande ouverte. Le Brigadier Morin et deux gendarmes locaux montent la garde, cigarettes au bec, mines sombres.

— Commissaire, me salue Morin avec un hochement de tête respectueux. On a laissé la scène telle quelle, comme vous l'avez demandé. L'identité judiciaire arrive de La Roche-sur-Yon dans une heure.

— Parfait. Quelqu'un a touché à quelque chose ?

— Non. Enfin, j'ai vérifié le pouls de la victime ce matin quand je suis arrivé. Mais il était froid depuis des heures. Mort depuis minuit environ, je dirais.

Je hoche la tête et entre dans la bourrine.

L'intérieur est une capsule temporelle figée quelque part entre le XIXe siècle et l'abandon total. Le sol de terre battue est compact, froid, légèrement humide. Les murs épais — au moins cinquante centimètres d'argile et de terre mêlées — sont nus, juste blanchis à la chaux écaillée. Un foyer en pierre occupe le coin gauche, sa cheminée disparaissant dans le toit de roseau. Quelques meubles rudimentaires subsistent : une table bancale, deux chaises paillées cassées, un vieux coffre en bois pourri.

Et Malvaux, bien sûr. Toujours assis contre le mur sud, toujours avec ses mogettes et sa coiffe, toujours mort.

La lumière qui entre par l'unique fenêtre dessine un rectangle pâle sur le sol, éclairant des particules de poussière qui dansent avec la grâce mélancolique des choses condamnées. L'odeur ici est pire qu'à l'extérieur : un mélange de moisi, de terre humide, de mort récente et de quelque chose d'épicé — le vin chaud renversé, probablement.

Je m'approche du corps avec la révérence distante d'un professionnel qui a vu trop de cadavres pour être encore surpris, mais pas assez pour être complètement blasé. Malvaux a les yeux ouverts, vitreux, fixes. Ses pupilles sont dilatées — signe classique d'empoisonnement aux alcaloïdes. La bouche entrouverte révèle une langue légèrement gonflée, violacée. Les mains plongées dans le seau de mogettes sont rigides, les doigts contractés dans une position qui suggère des convulsions terminales.

La coiffe maraîchine sur sa tête est une pièce authentique, je le vois immédiatement. Dentelle fine, broderies délicates, tissu jauni par le temps. Ce n'est pas un accessoire de carnaval acheté sur Amazon. C'est une vraie coiffe traditionnelle, probablement vieille de cinquante ans minimum. Quelqu'un qui connaît le patrimoine local a fait ça.

— Fracas, j'appelle sans me retourner. Prends des photos de tout. Angles multiples. Et fais attention où tu mets les pieds.

— Carrément, patron !

J'entends Fracas entrer derrière moi, son téléphone déjà sorti, capturant la scène avec l'enthousiasme d'un touriste à Disneyland. Je l'ignore et continue mon inspection.

La flasque en argent près de la main droite de Malvaux porte des initiales gravées : G.M. Grégoire Malvaux. Personnel, donc. La bouteille thermos dans le coin a contenu du vin chaud — je reconnais l'odeur de cannelle, de clou de girofle et d'orange. Quelqu'un a apporté ça ici. Quelqu'un qui connaissait les goûts locaux, les traditions vendéennes.

Sur la table bancale, je trouve un smartphone éteint — batterie probablement morte —, un trousseau de clés avec un badge d'accès à un parking parisien, et un portefeuille en cuir contenant trois cartes bancaires, quatre-cent-vingt euros en liquide, et une photo pliée d'une femme blonde d'une quarantaine d'années. L'épouse, je suppose.

Je me redresse, observant la scène dans son ensemble. Il y a une théâtralité ici. Une mise en scène soigneuse. Ce n'est pas un meurtre passionnel improvisé. C'est calculé, symbolique, presque rituel.

Les mogettes : symbole vendéen par excellence. Le haricot blanc local, fierté gastronomique régionale.

La coiffe maraîchine : symbole de tradition, d'identité locale, de mémoire collective.

La position face au sud : exactement comme les habitants des bourrines s'asseyaient pour capter la lumière rare.

Message : tu es un intrus. Tu viens profaner nos traditions. Tu meurs ritualisé selon nos coutumes.

Ça, ou l'assassin est un metteur en scène frustré reconverti dans le meurtre symbolique. Les deux options sont également déprimantes.

— Hector ! Hector ! Fracas m'appelle depuis le fond de la bourrine, excité comme un enfant qui a trouvé un œuf de Pâques. J'ai vu un truc chelou derrière ce coffre !

Je soupire et le rejoins. Fracas est accroupi derrière le vieux coffre en bois, pointant du doigt un espace entre le meuble et le mur.

— Regarde ! Y'a plein de trucs planqués là ! Des vieux papiers, des bouteilles vides…

— Ne touche à rien, je l'avertis. L'identité judiciaire…

Trop tard.

Bien sûr que c'est trop tard.

Fracas, dans son enthousiasme maladif, se penche un peu trop en avant, perd l'équilibre, s'agrippe au coffre pour se rattraper, et tire le meuble vers lui avec la force d'un accident géologique.

Le coffre bascule.

Des objets s'éparpillent sur le sol dans un fracas qui fait sursauter les gendarmes dehors.

Et là, au milieu des débris de bois pourri, des tessons de bouteilles et de la poussière centenaire, je vois quelque chose qui brille faiblement dans la lumière pâle : un petit livre relié de cuir brun, couverture craquelée, pages jaunies.

Un agenda.

Fracas, rouge de honte, bégaie :

— M-M-Merde, Hector, je suis désolé, j'ai pas fait exprès, j'ai juste…

— Ferme-la, Fracas.

Je m'accroupis, enfile des gants en latex, et ramasse délicatement l'agenda. La couverture porte une inscription à l'encre noire délavée : M. Vrignaud - 1987.

  1. L'année où la "Vieille du Marais" est morte.

L'année où cette bourrine est devenue "maudite".

J'ouvre l'agenda avec la délicatesse d'un chirurgien opérant à cœur ouvert. Les pages sont rigides, collées par l'humidité, mais encore lisibles. Une écriture féminine, penchée, élégante. Des rendez-vous, des notes, des observations quotidiennes sur la vie dans le marais.

Je feuillète rapidement. Janvier 1987. Février. Mars.

Et là, page du 13 mars 1987, une note encerclée trois fois à l'encre rouge :

"C.B. est venue. Elle sait. Ils vont me tuer pour les terres. Dieu me protège."

Le silence dans la bourrine est si dense qu'on pourrait le couper au couteau et le servir en tranches avec du beurre salé.

— Hector ? murmure Fracas, sentant que quelque chose d'important vient de se produire. C'est quoi ?

— C'est l'histoire, je réponds lentement. L'histoire qui refuse de rester enterrée.

Je me relève, l'agenda précieusement tenu dans ma main gantée. Mon cerveau travaille à toute vitesse, connectant des points qui n'existaient pas il y a trente secondes.

Marguerite Vrignaud. Morte en 1987. Officiellement de causes naturelles. Mais cet agenda suggère qu'elle savait qu'elle était en danger. Qu'elle avait peur. Qu'elle avait confié ses craintes à quelqu'un — quelqu'un dont les initiales sont C.B.

Et trente-huit ans plus tard, un promoteur immobilier meurt dans la même bourrine, ritualisé de la même manière que… quoi ? Comment Marguerite est-elle morte en 1987 ? Je n'ai aucune information officielle sur les circonstances exactes.

Il faut que je trouve C.B.

Il faut que je découvre ce qui s'est vraiment passé en 1987.

Parce que ce meurtre, celui de Malvaux, n'est pas un crime isolé. C'est un écho. Une répétition. Une vengeance différée de quatre décennies.

— Fracas, je dis en sortant de la bourrine, tu viens de découvrir un indice majeur en détruisant une pièce d'archive. C'est de l'incompétence productive. Je devrais te féliciter ou te virer, je suis pas sûr.

Félix me suit, sourire timide aux lèvres.

— Désolé patron… Mais c'est un bon indice, non ?

— C'est un excellent indice. Ce qui me terrifie, c'est que tu l'as trouvé par accident. T'es une catastrophe ambulante guidée par la providence, Fracas. T'es un miracle statistique.

Dehors, l'air frais du marais me gifle le visage. Le Brigadier Morin m'attend, regard interrogateur.

— On a trouvé quelque chose ? il demande.

— On a trouvé le passé, je réponds. Et le passé veut nous parler.

À ce moment précis, j'entends le bruit d'un moteur diesel. Une voiture approche sur le charraud principal, soulevant des gerbes de boue. C'est une Renault Clio grise banalisée. Elle se gare à côté de ma Peugeot et deux personnes en sortent.

Le premier est un homme d'une cinquantaine d'années, costume sombre mal ajusté, cravate desserrée, visage rougeaud et luisant de transpiration malgré le froid humide. Il a l'allure d'un politicien local inquiet — c'est-à-dire d'un politicien normal, mais en plus visible.

La deuxième est une femme d'une soixantaine d'années, cheveux gris tirés en chignon serré, bottes en caoutchouc montantes couvertes de boue, veste en toile cirée verte, regard perçant et accusateur. Elle a l'air de quelqu'un qui déteste l'humanité par principe et qui a des arguments solides pour justifier cette position.

Ils se dirigent vers moi avec la détermination de gens qui ont décidé que j'étais responsable de quelque chose.

— Commissaire Fatum ? demande l'homme en sortant un mouchoir pour éponger son front. Je suis Yann Giraudeau, maire de Saint-Hilaire-de-Riez. On m'a dit qu'il y avait eu… un drame.

— Un meurtre, je corrige. Pas un drame. Un drame, c'est quand votre belle-mère s'invite pour Noël. Un meurtre, c'est quand quelqu'un décide de raccourcir drastiquement l'espérance de vie d'autrui.

Giraudeau cligne des yeux, déstabilisé. Il transpire de plus en plus, sortant un deuxième mouchoir. C'est un transpirant compulsif, je le note mentalement. Signe de nervosité chronique ou de culpabilité permanente. Ou les deux.

— Oui, bien sûr, évidemment, il bégaie. Monsieur Malvaux… c'est terrible. Il était venu pour son projet immobilier, vous savez. Un complexe écologique haut de gamme. Ça aurait créé des emplois, dynamisé le territoire…

— Et bétonné le marais, l'interrompt la femme d'une voix coupante comme une lame de rasoir. Détruit cinq siècles de patrimoine. Transformé un écosystème unique en parking pour Parisiens en quête d'authenticité préfabriquée.

Elle me fixe avec l'intensité d'un procureur face à un témoin récalcitrant.

— Solenn Berthelot. Présidente de l'association "Marais Vivant". Nous nous battons depuis trois ans contre ce projet destructeur. Et maintenant Malvaux est mort. Je ne vais pas prétendre être désolée. Ce serait hypocrite.

J'observe cette femme avec un intérêt renouvelé. Voilà quelqu'un qui n'a pas peur d'afficher son hostilité envers la victime. Soit elle est incroyablement stupide, soit elle est innocente et s'en fout, soit elle est coupable et joue la carte de la franchise agressive pour détourner les soupçons.

— Madame Berthelot, je dis calmement, je vais avoir besoin d'interroger toutes les personnes qui avaient des griefs contre Monsieur Malvaux. Ce qui, apparemment, inclut la moitié de la Vendée.

— La moitié ? ricane-t-elle. Vous sous-estimez à quel point cet homme était détesté. Il voulait acheter quarante hectares de marais salants pour construire un "Village Nature Premium". Avec spa. Avec golf. Avec piscines chauffées. En plein Marais Breton. C'était une insulte.

— Une insulte qui justifie un meurtre ? je demande en haussant un sourcil.

Solenn me regarde droit dans les yeux.

— Ça dépend de votre conception de la justice, Commissaire.

Le silence qui suit cette déclaration est lourd de sous-entendus et de menaces légales potentielles. Giraudeau tousse nerveusement, épongeant son front pour la cinquième fois en deux minutes.

— Écoutez, Commissaire, je suis sûr que tout le monde va coopérer avec votre enquête. Nous voulons tous que cette tragédie soit résolue rapidement. Pour le bien de la commune. Pour l'image du territoire. Les touristes, vous comprenez…

— Monsieur le Maire, je l'interromps avec la douceur d'un rouleau compresseur, je me fous éperdument de l'image du territoire et du tourisme. Mon boulot, c'est de trouver qui a empoisonné Grégoire Malvaux et l'a mis en scène comme une poupée folklorique. Le reste, c'est votre problème.

Giraudeau pâlit. Solenn Berthelot, elle, sourit — un sourire mince et dangereux.

— J'aime votre franchise, Commissaire. C'est rare chez les policiers.

— Je suis pas payé pour être aimable. Je suis payé pour résoudre des meurtres.

Fracas, qui était resté silencieux jusqu'ici, s'avance maladroitement, manquant de glisser dans la boue.

— Euh, Hector ? J'ai checké le dossier de Malvaux dans la voiture. Il avait des tonnes de documents sur le marais. Et y'a un truc chelou : des photocopies d'articles de journaux de 1987. Sur une femme morte dans une bourrine. Marguerite Vrignaud.

Le visage de Solenn Berthelot se fige imperceptiblement. Juste une fraction de seconde, mais je le remarque. Giraudeau, lui, se met à transpirer encore plus violemment, comme si son corps avait décidé de se liquéfier sur place.

— Marguerite Vrignaud, je répète lentement, observant leurs réactions. Quelqu'un peut m'expliquer qui c'était ?

Un silence.

Puis Giraudeau, d'une voix étranglée :

— C'était… une vieille dame du marais. Elle vivait dans cette bourrine. Elle est morte en 1987. De vieillesse, je crois. Ou d'une maladie. C'était il y a longtemps.

— Elle a été assassinée, lâche soudain Solenn Berthelot. Tout le monde le sait, même si officiellement c'était une "mort naturelle". Marguerite refusait de vendre ses terres. Et quelques jours après avoir reçu des menaces, elle était morte. Coïncidence, n'est-ce pas ?

Giraudeau la foudroie du regard.

— C'est des rumeurs ! Rien que des rumeurs !

— Des rumeurs qui durent trente-huit ans, je murmure. Intéressant.

Je sors l'agenda de ma poche, toujours protégé dans son sachet transparent d'évidence.

— Cet agenda appartenait à Marguerite Vrignaud. Elle y écrit, en mars 1987, qu'elle avait peur d'être tuée pour ses terres. Et elle mentionne quelqu'un avec les initiales C.B. Quelqu'un qui "savait".

Le visage de Solenn se tend. Giraudeau semble au bord de l'effondrement cardiaque.

— Quelqu'un connaît une personne avec ces initiales ? je demande innocemment.

Silence.

Puis, depuis le charraud derrière nous, une voix féminine, claire et amusée :

— C.B., c'est moi, Messieurs-dames. Chantal Bardot. Et oui, je savais. Je sais toujours tout dans ce marais. C'est mon don et ma malédiction.

Je me retourne.

Une femme d'une soixantaine-dizaine d'années approche à vélo — un vieux vélo noir avec panier en osier. Elle porte une coiffe maraîchine traditionnelle, un tablier fleuri, et un sourire qui illumine son visage ridé comme un soleil perçant les nuages. Elle a des yeux pétillants, intelligents, malicieux.

Elle descend de vélo avec une agilité surprenante et me tend la main.

— Chantal Bardot, pour vous servir. Spécialiste de la vie en bourrine, gardienne de la mémoire du marais, et accessoirement témoin de tout ce qui s'est passé ici depuis cinquante ans. Vous devez être le commissaire de Nantes. On m'a dit que vous étiez élégant et désagréable. On avait raison sur les deux points.

Malgré moi, je souris.

— Madame Bardot. J'ai des questions à vous poser.

— Évidemment. Mais pas ici, dans le froid et la boue. Venez chez moi. J'ai du préfou frais, du jambon de Vendée, et des histoires qui vont vous faire comprendre que ce meurtre a commencé il y a trente-huit ans.

Elle remonte sur son vélo, me lance un clin d'œil complice, et repart sur le charraud en pédalant tranquillement.

Fracas me regarde, yeux écarquillés.

— Elle est carrément cool, non ?

— Elle est notre clé, je réponds. Et si elle dit que ce meurtre a commencé en 1987, je la crois.

Je me tourne vers Giraudeau et Solenn Berthelot.

— Ne quittez pas la région. J'aurai besoin de vous interroger formellement. Très bientôt.

Ils hochent la tête, visages fermés, et repartent vers leur voiture.

Je reste là, debout sur ce charraud boueux, l'agenda de Marguerite Vrignaud dans ma main, regardant la bourrine blanche qui semble me nargu.

— Fracas, je dis doucement. Cette affaire va être compliquée.

— Ouais, mais on va la résoudre, patron ! Carrément !

Je ne réponds pas.

Parce que pour la première fois depuis longtemps, je ne suis pas sûr de pouvoir démêler ce nœud de secrets, de légendes et de vengeances enfouies dans la vase du Marais Breton.

Mais je vais essayer.

Parce que c'est mon métier.

Et parce que Marguerite Vrignaud, morte en 1987, mérite enfin la vérité.

Même si ça prend trente-huit ans.