← La bourrine aux mogettes

Prologue

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PROLOGUE : La Nuit du Charraud


Je déteste les marais.

Non, sérieusement. Je les déteste avec une conviction qui frôle la passion mystique. Les marais sont des endroits où la terre a renoncé à être solide et où l'eau a oublié comment être liquide, créant ainsi une substance intermédiaire qui pue la mort végétale et l'ambition contrariée. Le Marais Breton vendéen, en ce petit matin glacial du 27 février 2025, ne fait pas exception à cette règle cosmique de l'horreur géologique.

Il est six heures du matin. Le soleil hésite à se lever, comme s'il avait compris que ce qu'il allait éclairer ne méritait pas l'effort. La brume rampe sur les charrauds — ces chemins boueux qui quadrillent le marais comme les cicatrices d'un dieu indécis — avec la grâce d'un comptable ivre rentrant d'un séminaire fiscal. L'air sent le roseau pourri, la vase philosophique et ce parfum particulier que dégage la nature quand elle a décidé de vous rappeler que vous êtes mortel et insignifiant.

Je suis là parce qu'un gendarme complètement dépassé m'a appelé à cinq heures du matin pour me dire, et je cite : "Commissaire, on a un truc chelou dans une bourrine." J'ai failli raccrocher. Mais le mot "chelou" prononcé par un militaire de cinquante ans m'a intrigué. Ça et le fait que Fracas, mon inspecteur catastrophe ambulante, avait les yeux brillants d'un gamin devant un parc d'attractions quand je lui ai dit qu'on partait en Vendée.

La bourrine en question se dresse devant moi comme une hallucination architecturale. C'est une petite maison traditionnelle vendéenne, toute blanche, avec un toit de roseau qui semble tenir par la seule force de la superstition locale. Les murs sont en terre et en argile, épais comme des remords de politicien. Une seule fenêtre, orientée plein sud — parce que les maraîchins du XIXe siècle avaient compris que la lumière était une denrée rare et qu'il fallait la négocier avec le ciel comme on négocie un crédit avec une banque suspecte.

La légende locale veut que cette bourrine soit hantée. Évidemment. Parce qu'en France rurale, dès qu'une maison a plus de cinquante ans et qu'elle grince la nuit, elle devient automatiquement le théâtre d'un drame spectral. Les habitants du coin murmurent que la "Vieille du Marais" — une certaine Marguerite Vrignaud, morte en 1987 dans des circonstances "mystérieuses" — erre encore entre ces murs, cherchant vengeance ou rédemption ou un abonnement Internet correct, je ne sais plus.

Je ne crois pas aux fantômes.

Mais je crois aux cadavres.

Et il y en a un, juste là, assis contre le mur sud de la bourrine, qui me regarde avec l'expression universelle des morts : le reproche silencieux d'avoir été trop con pour rester en vie.

Grégoire Malvaux. Quarante-huit ans. Promoteur immobilier parisien. Costume Hugo Boss maintenant couvert de boue et de rosée matinale. Il est assis en tailleur — position que je devine inconfortable pour un homme de son gabarit — face au sud, comme s'il méditait sur les mystères de l'univers ou sur les taux d'intérêt de son dernier crédit immobilier.

Ses mains sont plongées dans un seau en bois rempli de mogettes crues. Des haricots blancs vendéens, pour être précis. Comme si quelqu'un avait voulu créer une nature morte absurde digne d'un musée d'art contemporain subventionné. Sur sa tête, posée avec un soin maniaque, une coiffe maraîchine traditionnelle — un de ces bonnets blancs à dentelles que portaient les femmes du marais au siècle dernier. Le contraste entre le costume de businessman et cette coiffe folklorique est si violent qu'il en devient presque comique. Presque. Parce que Malvaux a les yeux ouverts, vitreux, et que sa bouche est figée dans une grimace qui oscille entre l'horreur et l'incrédulité totale.

La mort par empoisonnement, probablement. J'ai vu assez de cadavres dans ma carrière pour reconnaître les symptômes : la peau légèrement cyanosée, les lèvres violacées, les muscles contractés dans une rigidité qui n'a rien de naturel. Quelqu'un a tué Grégoire Malvaux, puis l'a mis en scène comme une pièce de théâtre macabre célébrant les traditions vendéennes.

Je tourne autour du corps avec la délicatesse d'un chat inspecter un piège à souris. Le sol de terre battue est compact, froid. Des traces de pas récentes — au moins deux paires différentes, peut-être trois. Une flasque en argent est tombée près de la main droite de Malvaux, son contenu répandu formant une petite flaque brunâtre qui sent le vin chaud et les épices. Une bouteille thermos vide gît dans un coin, étiquette arrachée.

La scène parle. Elle hurle, même. Mais dans une langue que je ne maîtrise pas encore complètement.

Reconstitution mentale — exercice que je pratique depuis trente ans avec le succès mitigé d'un homme qui sait qu'il se trompe souvent mais qui persiste quand même :

23h47, la nuit dernière.

Malvaux arrive seul. Ou accompagné ? Non, les traces suggèrent qu'il est arrivé en premier. Il a rendez-vous. Avec qui ? Quelqu'un qu'il connaît, assurément. On ne vient pas seul dans une bourrine hantée en pleine nuit pour rencontrer un inconnu, même quand on est un Parisien arrogant persuadé que les superstitions rurales sont des balivernes pour ploucs.

Il entre. La porte grince — je parie ma pension de retraite que cette porte grince comme une scène de film d'horreur à trois heures du matin. Il allume sa lampe torche. L'autre personne est déjà là ? Ou arrive juste après ? Difficile à dire.

Ils parlent. Négociation ? Chantage ? Confession ? Les murs en terre ne parlent pas, mais je devine que la conversation n'était pas amicale. Malvaux transpire — je vois encore les traces de sueur sur son col de chemise, malgré le froid humide de la nuit maraîchine.

Puis quelqu'un lui offre à boire. Du vin chaud, probablement. Spécialité vendéenne. Convivial. Rassurant. Malvaux boit. Grosse erreur. Erreur mortelle, pour être exact.

L'ergot de seigle — champignon hallucinogène mortel qui pousse sur les roseaux humides du marais — fait son œuvre en quinze à vingt minutes. Malvaux commence à halluciner. Les murs bougent. Des ombres dansent. Peut-être qu'il voit vraiment le fantôme de la Vieille du Marais. Peut-être qu'il voit son propre passé lui courir après comme un huissier zélé. Peu importe. Il s'effondre, se débat faiblement, puis meurt en position assise, dos au mur, regard figé vers le sud.

Et là, dans un accès de théâtralité morbide, l'assassin le met en scène : mogettes dans les mains, coiffe sur la tête. Message ? Rituel ? Vengeance symbolique ? Tout ça à la fois, probablement. Parce que les meurtriers qui mettent en scène leurs victimes ont toujours un message à faire passer, aussi tordu soit-il.

Je sors de la bourrine. L'air extérieur est presque pur comparé à l'odeur de mort qui imprègne déjà les murs de terre. Le gendarme qui m'a appelé — un certain Brigadier Morin, soixante ans, moustache réglementaire et regard de quelqu'un qui a vu trop de conneries humaines pour être surpris — m'attend dehors en fumant une cigarette roulée.

— Alors, Commissaire ? il demande avec l'accent vendéen qui transforme les questions en constats résignés.

— Alors, je lui réponds, on a un meurtre déguisé en légende locale. Quelqu'un a tué Malvaux et a voulu que ça ressemble à une vengeance du marais. C'est pas un fantôme qui l'a tué. C'est quelqu'un de bien vivant, de bien réel, et de suffisamment cultivé pour connaître les traditions maraîchines.

— On dit que la bourrine est maudite, murmure Morin en jetant un regard inquiet vers la bâtisse blanche. Que la Vieille du Marais tue tous ceux qui veulent profaner ses terres.

— La Vieille du Marais ne tue personne, je rétorque avec une lassitude cosmique. Les vivants tuent. Les morts, eux, ont la décence de rester tranquilles.

Fracas arrive en courant, essoufflé, ses cheveux châtain-roux en bataille spectaculaire. Il porte une cravate Pikachu aujourd'hui. Évidemment. Parce que rien ne dit "professionnalisme policier" comme un Pokémon électrique sur fond de meurtre rituel vendéen.

— Hector ! Hector ! il halète. J'ai trouvé des trucs carrément chelou dans la voiture de la victime ! Des dossiers sur la bourrine, des photos de 1987, et un carnet avec des noms barrés !

Je soupire. Parce que bien sûr. Bien sûr que cette affaire ne sera pas simple. Bien sûr qu'il y a des dossiers mystérieux et des photos jaunies et un passé qui refuse de rester enterré dans la vase du marais.

Je regarde la bourrine blanche, fantomatique dans la brume montante. Elle se dresse là comme un reproche architectural, comme une dent pourrie dans la gencive du paysage vendéen.

— Fracas, je dis en allumant une cigarette interdite sur une scène de crime, on va démêler cette histoire. Parce que c'est notre boulot. Parce que les fantômes n'existent pas. Et parce que, quelque part dans ce marais de merde, il y a un assassin qui pense qu'il est assez malin pour déguiser un meurtre en légende locale.

Félix sourit, plein d'optimisme naïf et de confiance aveugle.

— On va le trouver, patron ! Carrément !

Je ne réponds pas. Parce que je sais déjà que cette enquête va me pourrir les prochaines semaines, que je vais passer des heures à interroger des gens qui croient aux fantômes et qui refusent de voir la réalité moche et banale des meurtres humains.

Mais c'est ça, mon métier.

Traquer les vivants qui se déguisent en spectres.

Débusquer les assassins qui se cachent derrière les légendes.

Et accessoirement, supporter Fracas et ses cravates Pokémon.

La brume avale la bourrine. Le marais respire doucement, comme un poumon malade.

Quelque part, très loin, un oiseau crie.

L'enquête commence.