CHAPITRE 7 — La Tentation de Félix
10h00, 19 juillet 2025 Commissariat de Nantes — Deux jours après
Le retour à la normalité après une enquête ressemble toujours à un atterrissage raté. On passe de l'adrénaline constante et des découvertes toutes les trois heures à l'ennui bureaucratique des rapports à finaliser, des témoins à reconvoquer, et des collègues qui vous demandent si "c'était vraiment aussi bizarre que les journaux le disent".
Spoiler : c'était pire.
Mon bureau au commissariat de Nantes — quatrième étage, fenêtre donnant sur un parking gris qui ressemblait à une métaphore de l'existence — était encombré de dossiers en attente. Un vol à main armée dans une pharmacie. Une affaire de violence conjugale. Un cadavre repêché dans l'Erdre (probablement un suicide, mais probablement n'est jamais suffisant pour clore un dossier).
Fracas était assis à son propre bureau, face au mien, concentré sur son ordinateur avec cette intensité qu'il réservait d'habitude aux scènes de crime ou aux vidéos de chats sur Internet. Sa cravate du jour montrait des requins en train de faire du yoga. Oui, des requins. En position du lotus. Parce que l'univers n'avait apparemment pas encore atteint son quota d'absurdité pour la semaine.
"Fracas," dis-je en levant les yeux de mon énième formulaire administratif, "qu'est-ce que tu regardes avec autant de fascination?"
Il sursauta. Rougit. Ferma précipitamment son navigateur.
"Rien! Carrément rien! Juste des… des trucs professionnels!"
Je le fixai. Avec cette intensité que je réservais aux suspects qui mentent mal et aux collègues qui cachent quelque chose de ridicule.
"Montre-moi."
"Patron, c'est vraiment pas—"
"Fracas. Montre. Moi."
Il soupira. Rouvrit son navigateur. Tourna l'écran vers moi.
Un site web. Design épuré. Photos de gens nus dans des paysages bucoliques. Titre en police Helvetica : "Centre Naturiste Les Bruyères — Vosges — Séjours d'été"
Je le regardai. Vraiment regardai.
"Tu regardes des sites de camping naturiste."
"Euh… ouais?"
"Pendant tes heures de travail."
"Techniquement, c'est ma pause café."
"Tu bois pas de café."
"Métaphoriquement ma pause café."
Je me frottai les yeux. Sentis un mal de crâne pointer le bout de son nez comme un invité non désiré à un dîner déjà catastrophique.
"Fracas. Explique-moi. Avec des mots. Des phrases complètes. Pourquoi tu regardes des sites de camping naturiste deux jours après avoir enquêté sur un meurtre dans un camp naturiste?"
Il se tortilla sur sa chaise. Tritura sa cravate-requin. Prit une grande inspiration.
"Parce que… parce que j'ai été troublé. Genre, carrément troublé. Par l'idée. Le concept. La philosophie."
"La philosophie de te balader à poil dans une forêt."
"Non! Enfin, oui, mais pas que ça. L'idée de… de se débarrasser des artifices. Des conventions sociales. D'être juste… soi-même. Sans vêtements qui définissent ton statut, ton métier, ton… ton identité."
Je posai mon stylo. Me calai dans mon fauteuil qui grinçait comme un reproche mécanique.
"Fracas, tu réalises que le camp qu'on vient d'enquêter était dirigé par un escroc, qu'une femme y a été tuée, et que les 'artifices' qu'ils ont retirés incluaient aussi l'honnêteté, la décence, et le bon sens?"
"Oui, je sais! Mais c'était pas le naturisme le problème, c'était Solarian! Gérard et Sylvie, ils vont recréer quelque chose d'honnête. Sans arnaque. Juste des gens qui veulent vivre librement."
"Et tu veux en faire partie."
"Je… je sais pas. Peut-être. Juste essayer. Pour voir."
Le silence qui suivit était du type contemplatif, celui où un commissaire de cinquante-sept ans essaie de comprendre comment son partenaire de trente ans est passé de "troublé par la nudité" à "candidat potentiel au naturisme" en quatre jours.
"Fracas," dis-je lentement, "la dernière fois qu'on était là-bas, tu rougissais tellement que tu ressemblais à une tomate qui avait pris un coup de soleil. Tu regardais tes pieds en permanence. Tu as failli t'évanouir quand Aurore t'a demandé si tu voulais participer au yoga."
"Je sais! Mais c'était parce que j'étais pas préparé! Si je savais que c'était normal, que tout le monde le fait, que c'est juste… juste des corps…"
"Tu veux te désensibiliser à la nudité en te promenant nu toi-même. C'est ton plan."
"Carrément."
Je le regardai. Ce gamin maladroit qui cassait tout, découvrait des indices par accident, et maintenait maintenant voulait rejoindre un camp naturiste pour "se libérer des conventions sociales".
Et quelque chose en moi — quelque chose d'enfoui sous trente et un ans de cynisme professionnel — se sentit… attendri.
"Bon," dis-je. "Si tu veux te balader à poil dans les Vosges, c'est ton droit constitutionnel. Mais deux conditions."
Ses yeux s'illuminèrent. "Lesquelles?"
"Un : tu ne m'invites jamais. Jamais. Même si l'univers conspire à rendre ça nécessaire. Deux : si tu rencontres un gourou qui vend des cristaux AliExpress, tu l'arrêtes immédiatement."
"Deal! Merci, patron!"
"Arrête de me remercier. Et retourne au travail. On a encore trois rapports à finaliser avant la fin de la journée."
Il sourit. Ce sourire sincère, rayonnant, qui me rappelait pourquoi je supportais ses cravates impossibles et ses catastrophes quotidiennes.
12h30 Cantine du commissariat — Déjeuner philosophique
La cantine policière avait cette qualité remarquable de produire des plats qui ressemblaient vaguement à de la nourriture sans jamais franchir complètement la frontière du comestible. Le steak ressemblait à du cuir reconverti. Les frites avaient la texture de carton mouillé. La salade était un concept abstrait plutôt qu'une réalité végétale.
Fracas et moi étions assis à notre table habituelle — coin près de la fenêtre, vue sur le parking (encore), compagnie de Sandrine Morel, lieutenant à la brigade financière, et Marc Pellerin, capitaine aux stupéfiants.
"Alors," dit Sandrine en mordant dans son steak-cuir, "c'est vrai que vous avez enquêté sur un meurtre dans un camp naturiste?"
"Oui," répondis-je.
"Et que tout le monde était à poil?"
"Oui."
"Et que le gourou s'appelait Solarian?"
"Malheureusement oui."
Elle éclata de rire. Un rire franc, sincère, qui résonna dans la cantine comme une gifle à l'austérité ambiante.
"Putain, Hector, tu as les enquêtes les plus improbables du département."
"C'est un don. Ou une malédiction. Je n'ai pas encore décidé."
Marc se pencha vers nous, baissant la voix comme quelqu'un qui s'apprête à partager un secret d'État.
"J'ai entendu dire que Fracas voulait rejoindre un camp naturiste. C'est vrai?"
Fracas faillit s'étouffer avec ses frites-carton.
"Comment tu… qui t'a dit ça?"
"Tu as cherché 'camping naturiste Vosges' sur l'ordinateur du bureau. La DSI surveille toutes les recherches. Ils ont cru que c'était pour l'enquête, puis ils ont vu que c'était deux jours après. Maintenant tout le commissariat est au courant."
Le visage de Fracas passa par plusieurs nuances de rouge avant d'atteindre une teinte cramoisie qui suggérait une imminente combustion spontanée.
"C'est… c'est pour la recherche! Pour comprendre le contexte!"
"Bien sûr," dit Sandrine avec un sourire carnassier. "Le contexte. C'est pour ça que tu as aussi cherché 'comment gérer la nudité en public' et 'philosophie du naturisme pour débutants'."
"Oh putain," gémit Fracas en cachant son visage dans ses mains.
Je sirotai mon café (imbuvable, comme d'habitude). Décidai d'intervenir avant que Fracas ne fasse une crise cardiaque de honte.
"Laissez-le tranquille," dis-je. "S'il veut explorer le naturisme, c'est son choix. Au moins, lui, il cherche à comprendre quelque chose au lieu de passer son temps à faire des blagues sur les suspects."
Marc leva les mains en signe de reddition. "OK, OK. Désolé, Fracas."
Sandrine sourit. "Mais sérieusement, si tu y vas, envoie des photos. Enfin, peut-être pas."
Fracas gémit à nouveau.
15h00 Bureau d'Hector — Clôture administrative
Les derniers rapports étaient prêts. Signatures apposées. Tampons administratifs appliqués avec la violence caractéristique des bureaucrates pressés. Le dossier "Camp L'Éveil Solaire — Homicide Josiane Montclair" était officiellement clos côté investigation. Le reste appartenait maintenant aux juges, aux avocats, et au système judiciaire qui allait broyer tous les protagonistes avec l'efficacité d'un moulin à viande institutionnel.
Fracas était assis à son bureau, relisant une dernière fois le rapport d'Aurore. Son visage était concentré, les sourcils froncés, la langue légèrement sortie (son signe distinctif de réflexion intense).
"Patron," dit-il soudain, "y'a un truc qui me tracasse."
"Juste un?"
"Non, carrément plusieurs, mais un en particulier. Pourquoi Aurore a gardé le testament? Si elle voulait empêcher Solarian de toucher l'argent, elle aurait pu juste le détruire complètement. Pourquoi le garder, à moitié brûlé, caché dans la sauge?"
"Parce qu'elle n'est pas une criminelle professionnelle. Elle a paniqué. Elle a voulu le détruire, puis elle a eu peur que ça se voie, alors elle l'a caché. C'est incohérent parce que le crime lui-même était incohérent."
"Ouais, mais quand même…"
Il relut les notes. Ses doigts tapotaient nerveusement sur le bureau — tic nerveux qu'il avait développé au fil des enquêtes.
Puis, dans un geste qui définissait parfaitement sa relation avec l'univers physique, il voulut attraper son café.
Rata.
Renversa le gobelet.
Qui se déversa directement sur le rapport posé devant lui.
"PUTAIN! Non non non! Merde!"
Il saisit des mouchoirs en papier, tamponna frénétiquement. Le café imbiba les pages, créant des auréoles brunâtres qui transformaient le document officiel en œuvre d'art abstrait involontaire.
"Fracas, c'est la TROISIÈME fois cette semaine que—"
"Attends! Hector! Regarde!"
Il pointa une page. Le café avait révélé quelque chose. Des annotations au crayon, presque invisibles à sec, maintenant lisibles grâce à l'humidité.
Des notes dans la marge du rapport d'Aurore. De sa propre main. Griffonnées pendant sa garde à vue.
Plan B : disparaître avec l'argent Compte Suisse : CH94 xxxx xxxx Nouveau nom : Céleste Moreau Destination : Bali
"Putain de merde," soufflai-je.
Fracas me regarda, les yeux écarquillés.
"Elle avait un plan de secours. Si le meurtre se découvrait, elle allait fuir avec l'argent du camp. Elle avait tout planifié."
"Pas tout, visiblement. Vu qu'elle est en prison."
"Mais ça prouve qu'elle était pas juste une victime des circonstances! Elle manipulait activement!"
Je saisis le rapport. Photographiai les annotations révélées. Appelai immédiatement le procureur Delacroix.
"Maître, on a une preuve supplémentaire. Aurore Delombre avait un plan de fuite organisé. Compte offshore, fausse identité, destination internationale. Ça change la qualification."
"Envoyez-moi tout. Ça transforme un homicide involontaire en homicide avec préméditation partielle. Elle risque quinze ans maintenant, pas dix."
Je raccrochai. Regardai Fracas qui essuyait encore son café avec l'air de quelqu'un qui vient de comprendre qu'il a accidentellement fait basculer une affaire.
"Fracas," dis-je lentement, "tu viens de renverser du café et de révéler une preuve qui va ajouter cinq ans à la peine d'Aurore."
"C'est bien?"
"C'est carrément miraculeux. Dans le sens littéral du terme. Tu es un miracle ambulant de destruction créative."
Il sourit. Ce sourire de gamin qui vient de comprendre que sa malédiction est en fait son super-pouvoir.
"Patron… tu crois qu'un jour je vais arrêter de renverser des trucs?"
"Non. Mais j'espère que tu continueras à découvrir des preuves en le faisant."
17h30 Parking du commissariat — Conversation crépusculaire
La journée touchait à sa fin. Le parking se vidait lentement. Des collègues rentrant chez eux, vers des familles, des appartements vides, ou des bars où noyer la médiocrité du quotidien dans de l'alcool trop cher.
Fracas et moi marchions vers nos voitures respectives. Le ciel vendéen (on était encore mentalement en Vendée, même à Nantes) se teintait d'orange et de rose — une palette de couleurs qui contrastait violemment avec la grisaille du parking en béton.
"Hector," dit Fracas, utilisant mon prénom (rare signe qu'il allait dire quelque chose de sérieux), "merci."
"De quoi?"
"De pas me juger. Pour le truc du naturisme."
Je m'arrêtai. Me tournai vers lui. Ce flic de trente ans qui cassait tout, découvrait tout, et voulait maintenant se promener nu dans les Vosges pour "se libérer des conventions".
"Fracas, écoute-moi bien. Je m'en fous que tu veuilles rejoindre un camp naturiste, un monastère bouddhiste, ou une troupe de cirque itinérante. Ce qui m'importe, c'est que tu continues à être un bon flic. Et tu l'es. Malgré ta maladresse. Ou peut-être grâce à elle. Je ne sais plus."
"Vraiment?"
"Vraiment. Maintenant arrête de chercher la validation et va réserver ton week-end naturiste avant que je change d'avis et te mute aux archives."
Il rit. Un rire franc, libéré, qui résonna dans le parking désert.
"Patron… une dernière question."
"Oui?"
"Cette enquête. Josiane, Aurore, Solarian. Tout ce bordel. Ça t'a changé? Genre, ta vision des gens?"
Je réfléchis. Longuement. Les mains dans les poches, les yeux fixés sur l'horizon urbain qui n'offrait aucune réponse cosmique.
"Non," dis-je finalement. "Ça a juste confirmé ce que je savais déjà. Les gens sont compliqués. Ils mentent, ils manipulent, ils se trompent. Mais ils cherchent aussi. Du sens. De la connexion. De l'amour. Même Solarian, dans sa version tordue et mercantile, cherchait quelque chose. Et Aurore. Et Josiane."
"Et ils ont trouvé quoi?"
"La mort. L'emprisonnement. L'humiliation publique. Pas exactement le nirvana promis dans les brochures."
"C'est carrément déprimant."
"Oui. Mais c'est vrai. Et la vérité vaut toujours mieux que le mensonge, même quand elle est moche."
Fracas hocha la tête. Ouvrit sa voiture (une Clio grise qui avait connu des jours meilleurs). Se retourna une dernière fois.
"Hector… tu crois au karma?"
"On a déjà eu cette conversation, Fracas."
"Je sais. Mais genre, tu crois que Josiane est en paix maintenant? Quelque part?"
Je soupirai. Un soupir cosmique qui portait trente et un ans d'enquêtes, de cadavres, de familles brisées, et de questions métaphysiques auxquelles personne n'avait de réponse satisfaisante.
"Je crois que Josiane Montclair était une femme seule qui cherchait du sens et qui a fait confiance aux mauvaises personnes. Je crois qu'elle est morte en croyant faire quelque chose de bien. Et je crois que c'est la seule paix qu'elle aura jamais : mourir en état d'ignorance heureuse."
"C'est pas rassurant."
"Non. Mais c'est honnête."
Il monta dans sa voiture. Démarra. S'éloigna en faisant crisser les pneus (parce que même en voiture, Fracas était maladroit).
Je restai seul dans le parking. Le crépuscule avançait. Les lampadaires s'allumaient un par un, créant des îlots de lumière jaunâtre dans l'obscurité grandissante.
Et je pensai à cette enquête.
Quarante-cinq nudistes. Un gourou escroc. Une voyante meurtrière. Un cambrioleur opportuniste. Une toxicomane en sevrage. Et une vieille dame riche qui voulait juste appartenir à quelque chose.
C'était absurde.
C'était tragique.
C'était profondément, irrémédiablement humain.
Baudelaire avait écrit que "le monde marche par le malentendu". Il avait raison. Josiane avait mal compris Solarian. Aurore avait mal compris Josiane. Solarian avait mal compris tout le monde. Et nous, flics, on arrivait après pour trier les débris et transformer le malentendu en rapport administratif de cent soixante-treize pages.
C'était pas glorieux.
Mais c'était nécessaire.
Je montai dans ma Peugeot. Le moteur toussa avant de démarrer (solidarité mécanique avec mon état mental). La radio s'alluma sur une station de jazz qui jouait quelque chose de mélancolique et inapproprié.
Parfait.
Je roulai vers mon appartement. Vers une soirée de solitude, de plats surgelés, et de lecture (probablement Baudelaire, par ironie cosmique).
Et quelque part dans les Vosges, Fracas préparait probablement déjà son sac pour son premier week-end naturiste.
Bon sang.
J'avais créé un monstre.
Ou peut-être libéré quelque chose qui était déjà là.
Difficile à dire.
L'univers, dans sa sagesse infinie, gardait ses secrets.
Et moi, commissaire divisionnaire Hector Fatum, cinquante-sept ans, trois décennies de service, trop de cadavres comptés, trop de mensonges dévoilés, je continuais mon chemin.
Parce que c'était tout ce qu'on pouvait faire.
Continuer.
Enquêter.
Révéler.
Et espérer que quelque part, au milieu du chaos et de l'absurde, on faisait une différence.
Même minuscule.
Même invisible.
Même si personne ne nous remerciait jamais pour ça.