CHAPITRE 3 — Les Cristaux et les Mensonges
14h15, même jour Confrontation à la tente de Thierry
Thierry Monceau nous vit arriver et son sourire d'influenceur professionnel se figea comme du beurre oublié au congélateur. Il était en train de filmer ce qui ressemblait à une séance de "méditation dynamique" — comprenez : des gens qui sautaient sur place en gémissant comme s'ils essayaient de déloger quelque chose de spirituellement coincé. Il coupa la caméra, la posa délicatement sur une serviette de plage, et se tourna vers nous avec l'aisance calculée de quelqu'un qui a passé sa vie à mentir devant des objectifs.
"Commissaire Fatum! Inspecteur Fracas! Vous voulez participer? La méditation dynamique, c'est carrément libérateur pour—"
"On va fouiller votre tente," coupai-je. "Vous pouvez coopérer, ou je peux demander un mandat. L'un prendra cinq minutes, l'autre trois heures. Votre choix."
Son sourire vacilla. Ses yeux — noisette, calculateurs, habitués à évaluer la rentabilité d'une situation — balayèrent rapidement le camp, cherchant une issue, un témoin, n'importe quoi.
"Je… je n'ai rien à cacher. Mais pourquoi vous—"
"Les bijoux de Josiane Montclair. Quatre-vingt mille euros. Dans votre sac. Vous avez trois secondes pour m'expliquer pourquoi on ne devrait pas vous menotter immédiatement."
Il pâlit. Vraiment pâlit. Le bronzage soigneusement entretenu ne pouvait pas masquer la décoloration soudaine, comme si quelqu'un avait aspiré le sang de son visage avec une pompe industrielle.
"Je peux expliquer."
"J'espère bien."
Nous entrâmes dans sa tente — Fracas, Thierry et moi. L'intérieur sentait la transpiration, le déodorant bio (inefficace), et cette odeur caractéristique de l'électronique surchauffée. Les téléphones, les caméras, les batteries — tout un arsenal numérique dédié à la documentation compulsive d'une vie spirituelle parfaitement mise en scène.
"Le sac," ordonnai-je.
Thierry hésita. Puis, avec la résignation d'un joueur de poker qui vient de comprendre qu'il a perdu, il tira un sac de sport Nike sous son matelas pneumatique. Il l'ouvrit.
Et là, nichés dans un t-shirt roulé, brillaient trois objets qui n'avaient aucune raison d'être dans la possession d'un "entrepreneur digital en spiritualité" : un collier Art Déco en platine et diamants, une broche émeraude sertie d'or, et un bracelet années 1920 incrusté de saphirs.
Fracas émit un sifflement bas.
"Putain, patron… c'est carrément ça."
Je sortis des gants en latex, les enfilai, et saisis délicatement les bijoux. Ils étaient lourds, froids, et portaient cette aura indéfinissable des objets qui ont traversé des générations — témoin silencieux d'histoires, de mariages, de morts, et maintenant d'un meurtre.
"Alors?" dis-je en fixant Thierry.
Il s'assit sur son matelas, la tête entre les mains. Quand il releva le visage, le masque était tombé. Plus de sourire. Plus de discours zen. Juste un homme de trente-neuf ans qui venait de comprendre que sa vie était sur le point de prendre un virage vers le pénitencier.
"Je ne l'ai pas tuée."
"Évidemment. Personne ne tue jamais personne. Les cadavres apparaissent spontanément, comme des champignons après la pluie."
"Non, je vous jure! Je… je les ai trouvés. Enfin, je les ai pris, mais elle était déjà morte!"
Fracas sortit son carnet, prêt à noter. Sa cravate fractale pendait de travers, et une tache de café ornait sa chemise — probablement depuis ce matin, mais impossible à dater précisément.
"Racontez," dis-je. "En commençant par la vérité, ce qui sera probablement une nouveauté pour vous."
Thierry inspira profondément.
"Je suis venu au camp pour… pour repérer. Je fais ça depuis deux ans. Les camps de riches, les retraites spirituelles. Des gens vulnérables, beaucoup d'argent, peu de sécurité. C'était facile. Je filmais, je créais du contenu, et en même temps je cartographiais les lieux, j'identifiais les cibles."
"Vous êtes un cambrioleur."
"J'étais. J'essaie de changer. Vraiment. Mais… les dettes, vous comprenez? Et Josiane, elle portait ces bijoux tout le temps. Même nue. C'était… c'était comme si elle les exhibait."
"Donc vous avez décidé de les voler."
"Non! Enfin, oui, j'y pensais. Mais ce matin, quand je suis allé sur la dune pour filmer le lever du soleil, j'ai vu quelqu'un sortir de sa yourte. Vers 6h. Une silhouette. Petite. Qui marchait vite."
"Qui?"
"Je ne sais pas. Il faisait encore sombre. Juste une ombre. Je suis revenu vers 7h, j'ai vu Océane qui découvrait le corps, tout le monde paniquait. Alors j'ai pensé… j'ai pensé que c'était l'occasion. Les bijoux étaient encore là, sur sa table de chevet. J'ai attendu que tout le monde soit occupé, j'ai glissé ma main à l'intérieur, et je les ai pris."
Le silence qui suivit était du type accusateur, celui qui transforme chaque seconde en jugement moral.
"Vous avez volé une morte," dit Fracas d'une voix où perçait un dégoût rare chez lui.
"Je sais! Je sais que c'est horrible! Mais je ne l'ai pas tuée! Je le jure sur tout ce que j'ai!"
"Étant donné que ce que vous avez inclut des bijoux volés et un casier judiciaire qui doit ressembler à une encyclopédie, votre serment a une valeur limitée," répondis-je sèchement.
J'emballai soigneusement les bijoux dans des sacs à indices. Fracas prenait des photos avec son téléphone, documentant chaque étape.
"Thierry Monceau," dis-je avec la satisfaction froide qu'on éprouve en refermant une porte sur un problème, "vous êtes en état d'arrestation pour vol aggravé sur cadavre. Vous avez le droit de—"
"Attendez! La silhouette! C'était une femme, j'en suis sûr. Petite, rapide. Et elle boitait légèrement."
Je me figeai.
"Elle boitait?"
"Oui. Ou plutôt… elle marchait bizarrement. Comme si un de ses pieds la gênait."
Fracas et moi échangeâmes un regard.
Six orteils.
"Vous pouvez décrire autre chose?"
"Non. Il faisait trop sombre. Désolé."
Je le menottai avec une efficacité née de trois décennies de pratique. Appelai le capitaine Leclerc pour qu'elle vienne le récupérer.
Pendant qu'on attendait, Fracas chuchota : "Patron… il a peut-être raison. Si quelqu'un est sorti à 6h avec les bijoux, mais qu'on les a retrouvés sur place…"
"Ça veut dire que le voleur les a laissés. Ou que Thierry ment. Ou les deux."
15h30 Yourte d'Aurore Delombre
Une fois Thierry transféré aux mains de la gendarmerie — et aux tendres soins du système judiciaire qui allait s'occuper de lui avec tout le romantisme d'un broyeur industriel —, je décidai qu'il était temps de creuser du côté d'Aurore.
Sa yourte était plus grande que celle de Josiane. Évidemment. Les voyantes quantiques ont besoin d'espace pour leurs conneries cosmiques. L'intérieur ressemblait à une boutique ésotérique qui aurait explosé : cristaux partout, cartes de tarot éparpillées, bâtonnets d'encens consumés, tentures violettes et dorées, et un autel dédié à ce qui ressemblait à une déesse hindoue (ou peut-être une actrice de Bollywood, difficile à dire).
Aurore n'était pas là — probablement en train d'animer un atelier sur "Comment Lire l'Aura de Votre Âme Sœur" ou quelque chose d'aussi rentable.
"On a l'autorisation de fouiller?" demanda Fracas.
"On a une enquête pour meurtre et des indices qui pointent vers elle. Ça compte."
Il hocha la tête, enfila des gants, et commença à examiner méthodiquement les affaires.
Moi, je me dirigeai vers le petit bureau improvisé — une planche posée sur deux tréteaux, couverte de papiers.
Des listes de participants. Des plannings d'ateliers. Des factures pour du matériel ésotérique (apparemment, même les charlatans ont des fournisseurs). Et, caché sous une pile de brochures sur la "réincarnation karmique consciente", un dossier cartonné marqué : PROJET LUNAIRE — CONFIDENTIEL
Je l'ouvris.
C'était un business plan. Professionnel. Détaillé. Avec des projections financières, des stratégies marketing, des partenariats envisagés.
L'ÉVEIL LUNAIRE Centre de Retraite Spirituelle Féminine Lancement : Septembre 2025 Budget de démarrage : 150 000€
Je tournai les pages. Sources de financement potentielles. En tête de liste : Josiane Montclair — 100 000€ (accord verbal)
Puis, griffonné au stylo rouge dans la marge : ANNULÉ. Patrick a tout foutu en l'air. Nouveau plan nécessaire.
"Fracas, viens voir."
Il s'approcha, lut par-dessus mon épaule, émit un sifflement bas.
"Elle voulait créer son propre camp. Et Josiane allait financer."
"Jusqu'à ce que Josiane change d'avis et décide de léguer l'argent à Solarian."
"Donc Aurore avait un mobile énorme."
"Oui. Sauf qu'elle a un alibi."
"Qu'on n'a pas complètement vérifié," contra Fracas avec une perspicacité qui me surprenait toujours. "Les huit témoins. Dans le noir. Les yeux fermés pendant la méditation."
"Exactement. On va les interroger un par un. Voir si leur histoire tient."
Je photographiai chaque page du dossier. Fracas continua à fouiller, ouvrant des boîtes, soulevant des coussins, déplaçant des cristaux avec la délicatesse d'un démineur.
Puis il s'arrêta net devant l'autel.
"Hector… c'est quoi ça?"
Il pointait un petit coffret en bois sculpté, caché derrière la statue de la déesse (ou actrice). Je l'ouvris.
À l'intérieur : des fioles. Petites. Étiquetées à la main.
Essence de rose — Amour Sauge blanche — Purification Lavande — Paix
Et une fiole sans étiquette. Liquide transparent.
Je la reniflai prudemment. Aucune odeur.
"On va faire analyser ça," dis-je en la glissant dans un sac à indices. "Au cas où notre voyante quantique aurait des talents en pharmacie."
16h45 Retour à la cuisine collective
Océane était en train de préparer le dîner — légumes, tofu, quinoa, tout le répertoire de la cuisine spirituellement correcte qui donne l'impression de mâcher du carton vertueux.
"Mademoiselle Brévaux," dis-je en m'approchant, "vous nous avez dit que Josiane et Solarian s'étaient disputés hier soir. Y a-t-il eu d'autres disputes? Avec d'autres personnes?"
Elle hésita, son couteau suspendu au-dessus d'une carotte qui n'avait rien demandé.
"Il y a eu… oui. Avant-hier. Entre Josiane et Méli. Mélisande."
"À quel sujet?"
"L'argent. Méli avait emprunté cinq mille euros. Elle devait rembourser, mais elle disait qu'elle ne pouvait pas. Josiane était en colère. Elle disait que Méli mentait, qu'elle avait vu des preuves que Méli dépensait l'argent pour… pour autre chose."
"Autre chose?"
Océane baissa la voix, regardant autour d'elle comme si les pins eux-mêmes pouvaient écouter.
"De la drogue. Josiane disait que Méli avait des problèmes. Qu'elle n'était pas clean. Qu'elle ne devrait pas animer d'ateliers dans cet état."
Fracas notait frénétiquement.
"Et comment Méli a réagi?"
"Elle a pleuré. Elle a dit que Josiane ne comprenait rien, que c'était un sevrage, que c'était difficile. Puis elle est partie en courant."
"Merci. Encore une chose. Vous avez dit que Thierry avait les bijoux ce matin. À quelle heure l'avez-vous vu?"
"Vers 7h45. Juste après qu'on ait découvert le corps. Il était dans sa tente. Je lui apportais du thé. J'ai vu qu'il cachait quelque chose rapidement dans son sac. Ça brillait."
Je hochai la tête. Donc Thierry disait probablement la vérité — il avait volé les bijoux après le meurtre, pas avant.
Ce qui signifiait qu'on cherchait toujours un assassin.
17h30 Atelier "Tissage Tantrique" de Mélisande
Méli animait un atelier dans une petite clairière à l'écart du camp principal. Sept participants — principalement des femmes — étaient assis en cercle, manipulant des fils colorés, créant des motifs censés "canaliser les énergies créatrices de l'univers" (ou peut-être juste des napperons, difficile à dire).
Les fils.
Rouges, bleus, verts, dorés.
Et surtout : de la soie.
Fracas les vit en même temps que moi. Ses yeux s'écarquillèrent.
"Patron…"
"Je sais."
Nous attendîmes la fin de l'atelier. Les participants se dispersèrent, rayonnants de cette satisfaction béate qu'on éprouve quand on vient de payer cinquante euros pour nouer des fils en écoutant quelqu'un parler de chakras.
Méli nous vit approcher et son sourire permanent vacilla comme une bougie dans le vent.
"Commissaire. Inspecteur. Vous voulez apprendre le tissage tantrique? C'est vraiment libérateur pour—"
"Ces fils," coupai-je en désignant sa collection étalée sur une nappe. "Vous les vendez?"
"Oui. Cinquante euros le rouleau. Ils sont bénis, imprégnés d'intentions positives, et—"
"Où achetez-vous la soie rouge?"
Elle cligna des yeux. Trop rapidement.
"Euh… auprès d'un fournisseur. En ligne. Pourquoi?"
"Parce que Josiane Montclair a été étranglée avec un fil de soie rouge identique à ceux-ci."
Le silence qui suivit était épais, poiseux, chargé de toutes les accusations non formulées.
"Je… je n'ai rien à voir avec ça! Je vends ces fils à tout le monde! N'importe qui dans le camp aurait pu—"
"Combien de rouleaux avez-vous vendus?"
"Je ne sais pas. Une dizaine peut-être. À différentes personnes."
"On va avoir besoin de la liste."
"Je… je ne tiens pas de liste. C'est informel, vous comprenez. Les gens paient en liquide, je leur donne un rouleau, c'est—"
"Pratique," achevai-je. "Très pratique pour ne laisser aucune trace."
Fracas, pendant ce temps, examinait les fils. Il en prit un rouleau de soie rouge, le déplia, le tint à la lumière.
"Hector, c'est carrément le même. Genre, exactement le même."
Il se retourna pour me montrer le fil… et dans son enthousiasme, son coude percuta la table improvisée — une simple planche posée sur des caisses.
La planche bascula.
Les rouleaux de fils roulèrent dans toutes les directions comme une explosion de spaghettis colorés.
"MERDE! Désolé! Je suis vraiment désolé!" glapit Fracas en se précipitant pour tout ramasser.
Méli soupira, exaspérée, et s'agenouilla pour l'aider.
Et c'est là, sous une des caisses qui servait de support, que Fracas trouva quelque chose.
Un sachet en plastique.
Transparent.
Contenant des pilules blanches.
"C'est quoi ça?" demanda-t-il en le brandissant.
Méli pâlit. Vraiment pâlit. Comme si toute la couleur de son visage avait été aspirée par un trou noir spirituel.
"C'est… c'est personnel."
"Mademoiselle Vaugeois," dis-je avec la patience épuisée de quelqu'un qui vient de comprendre qu'il va devoir ajouter une accusation de possession à une enquête déjà surchargée, "vous êtes en train de me dire que vous cachez de la drogue sous votre matériel de tissage tantrique?"
"C'est pas de la drogue! C'est… c'est un traitement. Pour le sevrage. De la méthadone. J'ai une prescription!"
"Montrez-la."
Silence.
"Vous n'avez pas de prescription, n'est-ce pas?"
Ses yeux se remplirent de larmes. Vraies ou calculées, impossible à dire.
"J'essaie de m'en sortir. Vraiment. Josiane m'aidait. Elle me prêtait de l'argent pour… pour payer le traitement."
"Et quand elle a menacé de couper les vivres?"
"Je ne l'ai pas tuée! Je vous jure! Elle était la seule qui me soutenait!"
Je saisis le sachet, le glissai dans un sac à indices.
"On va vérifier ça. En attendant, vous restez disponible. Et vous ne quittez pas le camp."
Elle hocha la tête, secouée de sanglots qui ressemblaient à des spasmes.
Fracas et moi nous éloignâmes.
"Patron," chuchota-t-il une fois hors de portée de voix, "tu crois qu'elle a fait le coup?"
"Elle a un mobile. Elle a accès au fil. Elle est désespérée. Mais son alibi… elle était sur la plage. Seule."
"Sans témoin."
"Exactement. Comme la moitié des suspects."
Le soleil commençait sa descente. L'air se rafraîchissait légèrement, mais la chaleur accumulée dans la pinède transformait l'atmosphère en sauna végétal.
19h Mobil-home de Bruno Letellier, gardien du terrain
Bruno "Le Gardien" était exactement ce que son surnom suggérait : un homme dans la cinquantaine, barbu, taciturne, avec des yeux qui avaient vu trop de choses et décidé qu'elles ne valaient pas le commentaire. Il vivait dans un mobil-home délabré à l'entrée du terrain, veillait sur les lieux avec la vigilance agressive d'un berger protégeant son troupeau de moutons médiocres.
"Monsieur Letellier," dis-je en frappant à sa porte, "on a besoin de vous poser quelques questions."
Il ouvrit, nous dévisagea avec la méfiance qu'on réserve aux témoins de Jéhovah et aux inspecteurs des impôts.
"Quoi?"
"Ce matin. Entre 5h et 8h. Vous avez vu quelque chose? Quelqu'un sortir du camp?"
Il réfléchit. Lentement. Comme si chaque neurone devait traverser une mer de mélasse avant d'atteindre sa destination.
"Ouais. Vers 6h. Peut-être un peu avant. J'étais en train de fumer ma clope matinale. J'ai vu quelqu'un sortir. Par le sentier qui mène à la route."
"Qui?"
"Sais pas. Une femme, j'crois. Petite. Elle marchait vite. Avec un sac."
"Vous pouvez la décrire?"
"Fait encore sombre. J'ai juste vu la silhouette. Petite. Pas grande. Cheveux longs, j'crois."
"Elle boitait?"
Il fronça les sourcils. "Ouais, maintenant que tu le dis. Elle marchait chelou. Comme si elle avait un pied qui la gênait."
Fracas me regarda. Six orteils. Encore.
"Vous l'avez vue revenir?"
"Non. Mais j'ai pas surveillé non plus. J'ai fini ma clope, j'suis rentré."
"Merci, monsieur Letellier."
Nous repartîmes vers le camp. Le crépuscule peignait le ciel en dégradés orange et violet — une beauté naturelle totalement inappropriée pour une enquête de meurtre.
"Patron," dit Fracas, "on a maintenant deux témoins qui disent avoir vu une femme petite, qui boite, sortir du camp vers 6h. Avec l'empreinte à six orteils…"
"On cherche quelqu'un avec une polydactylie. Une femme. Petite."
"Aurore? Méli?"
"Ou quelqu'un qu'on n'a pas encore identifié."
Je m'arrêtai au milieu du sentier. Réfléchis.
"Demain matin, première chose : on vérifie les pieds de tout le monde. Discrètement. Observation pendant le yoga matinal, les douches, n'importe où."
"C'est carrément invasif, non?"
"Fracas, on cherche un assassin dans un camp de naturistes. L'invasion de la vie privée, c'est déjà acté par défaut."
20h30 Retour au commissariat mobile (voiture)
Nous nous installâmes dans la Peugeot, climatisation à fond (inefficace), sandwichs réchauffés (immangeables), et rapports à compiler (interminables).
Fracas dessina un diagramme dans son carnet — sa spécialité. Suspects, alibis, mobiles, indices. Des flèches dans tous les sens qui ressemblaient à un câblage électrique fait par un dyslexique.
"OK," dit-il en mâchonnant son stylo. "On a :
- Solarian : mobile financier, alibi nul, pieds normaux.
- Aurore : mobile ÉNORME, alibi vérifié mais douteux, pieds pas encore vus de près.
- Méli : mobile (dette + menace), alibi solo, accès au fil, pieds pas vérifiés.
- Gérard : relation trouble avec victime, alibi non confirmé, traces de terre suspectes, pieds normaux.
- Thierry : voleur, pas tueur, en garde à vue.
- Et quelqu'un qu'on ne connaît pas encore."
Je contemplai son diagramme. C'était un chaos organisé. Ou un chaos tout court. Difficile à dire.
"Le fil de soie est la clé," murmurai-je. "Vendu par Méli. Mais accessible à tout le monde. Utilisé pour étrangler Josiane, mais avec un nœud décoratif fait après coup. Quelqu'un a mis en scène."
"Pour accuser quelqu'un d'autre?"
"Ou pour brouiller les pistes."
Mon téléphone vibra. Message du légiste.
Analyse préliminaire fil de soie : trace de salive détectée. ADN en cours d'extraction. Résultats dans 24h.
Je montrai le message à Fracas.
"Boom!" s'exclama-t-il. "On va savoir qui a touché le fil avec sa bouche!"
"Ou qui a bavé dessus par accident. Ou qui l'a léché pour une raison ésotérique. Dans ce camp, tout est possible."
Il rit. Un rire nerveux, épuisé, mais sincère.
"Patron… tu crois qu'on va résoudre ça?"
Je regardai par la vitre. Le camp s'illuminait de bougies et de lanternes. Des ombres nues dansaient autour d'un feu, accompagnées par le son d'un tambour et d'une flûte. C'était beau. Étrange. Hypocrite.
Quelque part là-dedans, un assassin mangeait du quinoa et parlait de vibrations cosmiques.
"Oui, Fracas. On va résoudre ça. Parce que les criminels font toujours une erreur. Et notre job, c'est d'attendre qu'ils la fassent."
Il sourit. Ce sourire sincère qui me rappelait pourquoi, malgré toute sa maladresse catastrophique, il était le meilleur partenaire que j'avais jamais eu.
"Allez," dis-je en démarrant le moteur. "On rentre. Demain, on recommence. Et demain, quelqu'un va craquer."
La Peugeot s'éloigna de la pinède, ses phares trouant l'obscurité vendéenne.
Et quelque part derrière nous, six orteils laissaient des empreintes invisibles dans le sable du mensonge.