CHAPITRE 2 — L'Interrogatoire des Âmes Nues
10h15, même jour Centre du camp, "Cercle de Parole Sacré"
Si quelqu'un m'avait dit, en 1994 quand j'avais rejoint la police, que trente et un ans plus tard je serais assis sur un coussin de méditation défoncé, en costume trois-pièces sous un soleil vendéen qui transformait mon cerveau en soufflé, face à une rangée de suspects nus qui m'expliquaient leurs alibis en termes de "vibrations énergétiques" et de "flux karmiques", j'aurais démissionné sur-le-champ pour devenir gardien de parking.
Mais voilà. L'univers a le sens de l'humour d'un sadique sous Prozac.
Le "Cercle de Parole Sacré" était un espace délimité par des pierres plates disposées en anneau, avec au centre un mandala tracé à la craie colorée qui représentait soit une carte cosmique, soit les gribouillages d'un enfant de cinq ans particulièrement créatif. Des coussins étaient éparpillés tout autour. Un bâton de parole en bois flotté reposait sur un petit autel — parce qu'évidemment, dans un camp spirituel, on ne peut pas simplement lever la main pour parler comme des êtres civilisés.
Fracas, assis à ma gauche sur un coussin qui avait vu des jours meilleurs, transpirait avec la régularité d'une fontaine mal réglée. Sa cravate fractale néon pendait de travers. Il tenait son carnet comme un bouclier, les yeux résolument fixés sur ses notes, évitant soigneusement de regarder vers le haut, vers le bas, ou latéralement — ce qui le laissait avec une vision tunnel assez impressionnante.
"Fracas," murmurai-je, "si tu continues à respirer comme ça, tu vas hyperventiler."
"Je… je gère, patron. Carrément. C'est juste que… y'a beaucoup de… de…"
"De nudité. Oui. On a compris. Concentre-toi sur leurs visages. Ou sur leurs mensonges. Les deux marchent."
Devant nous, assis en demi-cercle sur leurs propres coussins, cinq suspects principaux nous regardaient avec des expressions variées : chagrin performatif, méfiance calculée, curiosité mal dissimulée.
Solarian Léandre. Aurore Delombre. Gérard Bontemps. Une femme que je n'avais pas encore rencontrée mais dont la fiche indiquait "Mélisande Vaugeois, coach en respiration orgasmique" (ce qui était soit une profession légitime, soit une arnaque de niveau olympique). Et un homme d'une quarantaine d'années, musclé, couvert de tatouages tribaux, qui portait une casquette "Zen Vibes" — le seul vêtement visible dans ce cercle maudit.
Je sortis mon propre carnet, claquai mon stylo, et commençai.
"Bon. Puisque tout le monde ici aime la transparence et l'ouverture, on va faire simple. Josiane Montclair a été étranglée entre 5h30 et 6h30 ce matin. Quatre-vingt mille euros de bijoux ont disparu. Quelqu'un dans ce camp l'a tuée, ou sait qui l'a tuée. Et je vais rester ici, sous ce soleil qui ressemble à la vengeance personnelle d'un dieu de l'Ancien Testament, jusqu'à ce que je trouve qui."
Silence.
Pesant. Inconfortable.
Puis Solarian leva lentement la main, prit le bâton de parole avec une solennité digne d'un couronnement, et parla.
"Commissaire, je comprends votre frustration. Mais vous devez comprendre que dans cette communauté, nous fonctionnons selon des principes de non-violence, d'amour inconditionnel, et de respect des énergies universelles. Personne ici n'aurait pu commettre un acte aussi… disharmonieux."
Je le regardai. Vraiment regardai. Les yeux dans les yeux. Avec toute l'intensité que je réservais d'habitude aux criminels en col blanc qui me prenaient pour un imbécile.
"Monsieur Dubreuil," dis-je lentement, appuyant sur son vrai nom comme on appuie sur une plaie, "votre communauté 'non-violente' a produit un cadavre ce matin. Alors soit vos 'énergies universelles' ont merdé, soit quelqu'un ici ment. Et j'ai une hypothèse sur laquelle des deux options est la bonne."
Ses yeux se rétrécirent. Juste une fraction de seconde. Puis le masque spirituel revint.
"Je comprends. Vous voulez savoir où j'étais."
"Épatant. Vous lisez dans les pensées en plus de vendre des cristaux chinois à prix d'or?"
Fracas émit un petit gloussement. Il le transforma immédiatement en toux, mais le mal était fait.
Solarian respira profondément — une respiration yogique qui soulevait son diaphragme de manière théâtrale.
"J'étais en méditation solitaire dans la pinède. De 5h à 7h. C'est mon rituel quotidien. Je me connecte à l'univers, je purifie mes chakras, je—"
"Seul?"
"Oui."
"Donc aucun témoin."
"L'univers est mon témoin, commissaire."
Je notai soigneusement : Solarian — Alibi : l'univers. Crédibilité : zéro.
"Merci pour cette précision métaphysique. Votre relation avec Josiane Montclair?"
"Elle était une âme lumineuse. Généreuse. Elle avait décidé de léguer cent mille euros au camp. C'était… c'était un geste magnifique."
"Cent mille euros," répétai-je. "Ça fait beaucoup de cristaux AliExpress."
Son visage se crispa. Aurore, à côté de lui, eut un sourire fugace. Intéressant.
"Je ne comprends pas votre insinuation, commissaire."
"Bien sûr que non. Passons. Mademoiselle Delombre?"
Aurore prit le bâton de parole. Ses piercings brillaient sous le soleil — un dans le nez, deux aux sourcils, un au nombril. Ses cheveux roux flamboyaient comme si elle avait capturé un incendie et l'avait discipliné en coiffure.
"J'étais avec huit participants," dit-elle d'une voix calme mais ferme. "Atelier de lecture d'aura collective. On a commencé à 4h30, terminé à 7h. Vous pouvez vérifier avec tous."
"Oh, je vais vérifier. Vos relations avec la victime?"
Elle hésita. Ses yeux verts balayèrent le cercle, puis revinrent se poser sur moi.
"Josiane était… compliquée. Gentille, mais naïve. Elle se laissait facilement influencer."
"Par qui?"
Elle ne regarda pas Solarian. Mais elle n'en avait pas besoin. La tension entre eux était aussi subtile qu'un camion de pompiers traversant une bibliothèque.
"Par des gens qui voyaient en elle un portefeuille plutôt qu'une personne."
Solarian ouvrit la bouche pour protester, mais je levai la main.
"On y reviendra. Monsieur Bontemps?"
L'homme bedonnant aux cheveux blancs prit le bâton de parole avec une jovialité qui semblait aussi forcée qu'un sourire de publicité dentaire.
"Gérard Bontemps, retraité de l'industrie métallurgique. Je viens ici depuis trois ans. C'est devenu ma famille. Josiane était… enfin, on se connaissait bien. Très bien."
Sa voix avait trébuché sur ce "très bien". Comme quelqu'un qui cache quelque chose sous une bâche et espère qu'on ne remarquera pas la bosse.
"Où étiez-vous ce matin?"
"Dans ma tente. J'ai dormi jusqu'à 8h. Je ne suis plus tout jeune, commissaire. Les levers d'aube, c'est pour les autres."
Je regardai ses mains. Grandes. Fortes. Et sous ses ongles, malgré une tentative de nettoyage, des traces de terre sèche.
"Vous avez jardiné récemment, monsieur Bontemps?"
Il baissa les yeux vers ses mains, parut surpris, puis rit.
"Ah, ça? J'ai aidé à replanter des herbes aromatiques hier soir. Pour la cuisine collective. On fait tout ensemble ici, vous savez."
Je notai : Gérard — Alibi non vérifié. Traces de terre. Relation trouble avec victime.
"Mademoiselle Vaugeois?"
La femme aux dreadlocks blondes sourit. Un sourire qui aurait pu sembler doux si ses yeux n'avaient pas eu cette qualité fixe, légèrement vitrée, des gens sous influence chimique ou en sevrage difficile.
"Mélisande. Tout le monde m'appelle Méli. J'étais sur la plage. Course matinale. Seule. Avec le lever du soleil. C'est… c'est cathartique."
"Heure de départ?"
"5h30. Retour vers 7h."
"Donc seule. Sans témoin."
"Le soleil était mon témoin."
Je fermai les yeux. Brièvement. Histoire de ne pas exploser.
"Mademoiselle Vaugeois, si une personne de plus me cite un élément astronomique comme témoin, je vais développer une allergie au système solaire."
Fracas gloussa. Méli parut décontenancée.
"Votre relation avec Josiane?" continuai-je.
"Elle… elle était gentille. Elle m'avait prêté de l'argent. Cinq mille euros. Pour m'aider avec… des problèmes personnels."
"Quel genre de problèmes?"
Ses mâchoires se crispèrent. "Personnels."
Je notai : Méli — Alibi solo. Dettes. Comportement suspect.
Enfin, je me tournai vers l'homme à la casquette.
"Et vous?"
Il enleva sa casquette — révélant un crâne rasé tatoué de symboles bouddhistes — et la reposa sur sa tête avec un geste qui se voulait décontracté.
"Thierry Monceau. Entrepreneur digital. Je documente mon parcours spirituel sur les réseaux. TikTok, Instagram. 'MondeNuEtLibre'. Deux cent mille abonnés."
Bien sûr. Un influenceur. Parce qu'on n'avait pas encore assez de couches d'absurdité.
"Où étiez-vous ce matin?"
"Sur la dune. Je filmais le lever du soleil. Solo. C'était magique. Malheureusement, j'ai effacé la vidéo par erreur. Problème de stockage."
Je le fixai. Il soutint mon regard avec cette assurance caractéristique des gens qui mentent professionnellement sur Internet.
"Quelle coïncidence pratique."
"Je sais que ça a l'air louche. Mais c'est la vérité."
Je notai : Thierry — Alibi disparu. Suspicion maximale.
Le soleil continuait son ascension sadique. Ma chemise collait à mon dos comme du papier tue-mouches. Fracas, à côté de moi, avait maintenant la couleur d'une tomate trop mûre.
"Bon," dis-je en refermant mon carnet. "Vous allez tous rester disponibles. Personne ne quitte le camp. On va vérifier chaque alibi, chaque déclaration, chaque respiration. Et si je découvre que quelqu'un ment…"
"Vous ferez quoi?" demanda Aurore avec un sourire en coin. "Vous allez perturber nos vibrations?"
"Non, mademoiselle Delombre. Je vais vous arrêter pour entrave à la justice. Ce qui perturbera surtout votre liberté de mouvement."
Le cercle se dispersa lentement. Solarian s'éloigna vers sa yourte, Aurore vers la sienne, les autres vers diverses directions. Seule Méli resta un instant, nous regardant avec une expression difficile à déchiffrer.
Puis elle aussi disparut entre les pins.
Fracas se leva, vacilla légèrement — soit la chaleur, soit le traumatisme cumulé de deux heures d'exposition à la nudité collective.
"Patron… carrément, ils mentent tous, non?"
"Oui, miracle. La question, c'est qui ment sur le meurtre et qui ment juste pour protéger ses petits secrets minables."
Nous marchâmes vers l'espace "cuisine collective" — une grande tente ouverte avec des tables pliantes, des réchauds à gaz, et une odeur de légumes grillés qui luttait vaillamment contre celle de transpiration et d'encens.
Océane Brévaux, la serveuse, s'affairait devant une planche à découper. Jeune, timide, et — Dieu merci — habillée. Jean et t-shirt blanc. Elle nous vit arriver et se figea comme une biche devant des phares.
"Mademoiselle Brévaux," dis-je doucement, "on a besoin de vous poser quelques questions."
Elle hocha la tête, posa son couteau, s'essuya les mains sur un torchon.
"Je… je suis désolée. C'est horrible. Josiane était gentille avec moi. Elle me donnait toujours des pourboires."
"Vous l'avez découverte ce matin?"
"Oui. À 7h30. J'apportais le thé vert. J'ai frappé, pas de réponse, j'ai entrouvert… et je l'ai vue."
Sa voix tremblait. Fracas, toujours chevaleresque malgré sa maladresse, lui tendit une chaise. Elle s'assit, reconnaissante.
"Vous avez remarqué quelque chose d'inhabituel? La veille? Cette nuit?"
Elle réfléchit. Ses doigts tripotaient nerveusement le torchon.
"Il y a eu une dispute. Hier soir, vers 23h. Entre Josiane et Solarian. Ils étaient près du cercle de pierres. J'étais en train de ranger la cuisine. Ils parlaient fort. Enfin, Josiane parlait fort. Elle disait qu'elle 'voyait clair dans son jeu' et qu'elle 'n'était pas née de la dernière pluie'."
"Et Solarian?"
"Il essayait de la calmer. Il disait qu'elle était 'perturbée par des énergies négatives' et qu'elle devait 'se recentrer'."
Je notai frénétiquement. Fracas faisait de même, sa langue dépassant légèrement entre ses lèvres — son signe distinctif de concentration intense.
"Autre chose?"
Elle hésita. Longtemps. Trop longtemps.
"Mademoiselle Brévaux, si vous savez quelque chose…"
"Thierry. Le mec avec les tatouages. Je l'ai vu rôder près de la yourte de Josiane. Avant-hier soir. Il regardait à l'intérieur. Comme s'il cherchait quelque chose."
Fracas et moi échangeâmes un regard.
"Vous en êtes sûre?"
"Oui. Il fait ça souvent. Il filme tout le monde pour ses réseaux. Mais là, il filmait pas. Il observait juste."
"Merci, mademoiselle. Si vous pensez à autre chose…"
Je lui tendis ma carte. Elle la prit avec des mains qui tremblaient encore.
Nous sortîmes de la tente-cuisine. Le camp bourdonnait d'activités — des gens qui méditaient, d'autres qui discutaient à voix basse, certains qui prenaient le chemin de la plage.
"Patron," dit Fracas, "on va interroger Thierry maintenant?"
"Oui. Mais d'abord, on va fouiller sa tente. Discrètement."
Nous repérâmes l'emplacement de Thierry — une grande tente moderne près de la limite du camp. Il était absent, sans doute en train de filmer quelque chose pour son public affamé de contenu spirituel frelaté.
J'enfilai des gants en latex. Fracas fit de même. Nous entrâmes.
L'intérieur était un mélange troublant de spiritualité performative et de technologie moderne. Matelas gonflable haut de gamme. Sac de couchage North Face. Trois téléphones portables. Deux caméras GoPro. Des batteries externes. Et, soigneusement rangés dans un sac de sport…
"Hector! Regarde!"
Fracas tenait un petit trousse en cuir. À l'intérieur : gants en latex, petit pied-de-biche, outils de crochetage, trois cartes d'identité différentes avec la photo de Thierry mais des noms différents.
"Putain," souffla Fracas. "C'est carrément un cambrioleur professionnel."
"Ou quelqu'un qui a été un cambrioleur professionnel et qui a oublié de ranger ses outils."
"Tu crois qu'il a—"
"Je ne sais pas. Mais on va le découvrir."
Nous ressortîmes de la tente. Et là, à quelques mètres, Aurore se tenait debout, nous observant avec un sourire étrange.
"Vous fouillez les affaires de Thierry? Intéressant."
"Mademoiselle Delombre, vous devriez retourner à vos… lectures d'aura."
"Oh, j'observe juste. Vous savez, commissaire, Thierry n'est pas ce qu'il prétend être. Mais vous l'avez déjà compris, non?"
"Qu'est-ce que vous savez sur lui?"
Elle s'approcha, pieds nus sur les aiguilles de pin, avec une grâce qui contrastait avec l'incongruité de la situation.
"Que certaines personnes viennent ici pour chercher la lumière. Et d'autres viennent pour voler ce qui brille."
Elle tourna les talons et s'éloigna.
Je la regardai partir. Ses pieds.
Ses pieds parfaitement normaux.
Cinq orteils de chaque côté.
Merde.
13h Retour au cercle de pierres
Fracas et moi nous installâmes à l'ombre d'un pin pour déjeuner — sandwichs achetés en route, café tiède dans des gobelets en carton. Le camp s'était calmé pour la pause méridienne. Seuls quelques irréductibles continuaient à méditer sous le soleil comme des lézards mystiques.
"Patron," dit Fracas entre deux bouchées, "j'ai vérifié les alibis d'Aurore. Les huit participants confirment. Elle était bien avec eux de 4h30 à 7h."
"Donc elle est lavée."
"Ouais. Sauf si…"
"Sauf si quoi?"
Il fronça les sourcils, ce qui plissa son grain de beauté au-dessus de sa lèvre.
"Sauf si quelqu'un ment pour la couvrir. Ou si elle a payé quelqu'un pour mentir."
"Tu deviens cynique, Fracas. Je suis presque fier."
Il rougit. Encore.
Je sortis le dossier qu'on avait compilé. Photos de la scène. Rapport préliminaire du légiste. Liste des participants avec leurs coordonnées.
Et les notes personnelles d'Aurore, qu'on avait saisies avec son autorisation (très réticente).
Fracas se pencha pour étudier les pages couvertes d'une écriture soignée, presque calligraphique. Des annotations sur chaque participant. Leurs "blocages énergétiques". Leurs "progrès spirituels".
Puis il attrapa sa bouteille d'eau, but une gorgée, et dans un geste qui définissait parfaitement sa relation avec la gravité…
… la renversa directement sur les notes d'Aurore.
"OH MERDE! Patron, je suis désolé, je suis vraiment un—"
"Fracas. Arrête de t'excuser et regarde."
L'eau avait imbibé le papier. Et sous l'encre bleue des annotations spirituelles apparaissait une autre écriture. Au crayon. Presque invisible à sec.
Des chiffres.
Des dates.
Des montants.
"C'est quoi ça?" chuchota Fracas.
Je plissai les yeux, inclinant la page vers la lumière.
15/06 — 12 000€ 28/06 — 8 000€ 05/07 — 15 000€ Testament — 100 000€ — Intercepter
"Putain," murmurai-je.
Fracas me regarda, les yeux écarquillés.
"Patron… c'est carrément dingue. Elle… elle notait l'argent?"
"Pas juste l'argent, miracle. Les sommes versées au camp. Et regarde la dernière ligne."
"'Intercepter le testament'… elle voulait empêcher Josiane de léguer l'argent?"
"Ou elle voulait s'assurer que l'argent n'aille pas à Solarian. Regarde la structure. Ces versements, c'est pas pour le camp. C'est pour elle. Elle montait son propre projet."
Je retournai la page. Au dos, toujours au crayon, une note :
"L'Éveil Lunaire — Lancement septembre 2025 — Sans Patrick"
Patrick. Solarian. Notre gourou entrepreneur.
"Elle voulait le virer," dit Fracas. "Créer son propre camp."
"Et Josiane était sa source de financement. Sauf que Josiane avait décidé de donner à Solarian."
"Alors Aurore avait un mobile."
"Un sacré mobile."
Mais son alibi tenait. Huit témoins.
À moins que…
Je sortis mon téléphone, appelai le capitaine Leclerc.
"Capitaine, j'ai besoin que vous me trouviez l'horaire exact du lever du soleil ce matin."
"Euh… d'accord. Une seconde."
J'entendis un clavier, puis : "5h59."
"Et à quelle heure faisait-il suffisamment clair pour distinguer une personne?"
"À partir de 5h30 environ. Aube nautique à 5h24."
"Merci."
Je raccrochai. Regardai Fracas.
"L'atelier d'Aurore a commencé à 4h30. Il faisait encore nuit noire. Dans la pinède, impossible de distinguer qui était présent et qui ne l'était pas."
"Tu veux dire qu'elle a pu partir, revenir, et personne n'a remarqué?"
"Exactement. Dans le noir, avec des gens en méditation profonde, les yeux fermés…"
"C'est carrément le crime parfait."
"Sauf qu'il n'y a pas de crime parfait, Fracas. Il y a juste des criminels qui n'ont pas encore fait la gaffe qui les trahit."
Nous étions en train de remballer nos affaires quand Océane réapparut. Elle marchait vite, nerveuse, regardant par-dessus son épaule.
"Commissaire," chuchota-t-elle.
"Oui?"
Elle nous tendit un bout de papier plié. Puis s'éloigna rapidement sans ajouter un mot.
Je dépliai le papier.
Une écriture hésitante, au stylo-bille :
"Thierry a des bijoux dans son sac. Je les ai vus ce matin quand j'apportais le petit-déjeuner. Il les a cachés vite fait. Je crois qu'il a volé Josiane."
Fracas lut par-dessus mon épaule.
"Putain de merde," souffla-t-il.
"Voilà. On a notre voleur. Peut-être notre tueur."
"On fait quoi?"
Je regardai vers la tente de Thierry. Il venait justement de réapparaître, caméra à la main, filmant une scène de yoga collectif avec l'enthousiasme d'un requin sentant le sang.
"On va lui poser quelques questions. Des questions très directes."
Le soleil atteignait son zénith. La chaleur était maintenant une présence physique, oppressante, qui transformait l'air en sirop poisseux.
Et quelque part dans ce camp de naturistes spirituels aux pieds nus et aux mensonges bien habillés, un assassin transpirait.
Peut-être de chaleur.
Peut-être de peur.
On allait le découvrir.