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Bienvenue au Paradis Nu

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CHAPITRE 1 — Bienvenue au Paradis Nu

9h30, 14 juillet 2025 Route D38, direction camp "L'Éveil Solaire"


Je ne suis jamais venu en Vendée pour admirer des corps nus couverts de mantras tatoués et d'espoirs mal placés. Je suis venu parce qu'une femme de soixante-huit ans, suffisamment riche pour acheter trois châteaux et suffisamment naïve pour croire qu'un gourou nommé "Solarian" était autre chose qu'un escroc avec des dreadlocks, s'est fait étrangler dans une yourte plantée au milieu d'une pinède qui sentait le rêve brisé et l'encens de supermarché.

La chaleur de juillet écrasait la Peugeot 508 de service comme si l'univers avait décidé de transformer la Vendée en four à céramique. La climatisation crachait un souffle tiède qui ressemblait davantage à l'haleine d'un chien fatigué qu'à de l'air frais. À côté de moi, Fracas transpirait avec l'enthousiasme d'un marathonien amateur — son front luisait comme s'il avait été enduit de beurre clarifié.

Sa cravate du jour méritait une mention spéciale dans les annales de la criminalité vestimentaire : un motif fractal néon orange et violet qui donnait l'impression qu'un mathématicien sous LSD avait vomi sur de la soie polyester. C'était à la fois hypnotique et profondément perturbant. Un peu comme cette enquête, d'ailleurs.

"Hector," dit Fracas en se tortillant sur son siège, "tu crois que… enfin… ils vont TOUS être nus?"

Je lui jetai un regard qui aurait pu glacer un radiateur en pleine canicule.

"Fracas, c'est un camp naturiste. Qu'est-ce que tu imaginais? Qu'ils portaient des smokings et discutaient de Proust autour d'un thé?"

"Non, mais… carrément, je veux dire… TOUS? Genre, même pour parler avec nous?"

"Oui. Et tu vas gérer comme un professionnel. Ce qui signifie : regarder les gens dans les yeux, prendre des notes, et arrêter de rougir comme une vierge victorienne à chaque fois qu'un téton pointe dans ta direction."

Il déglutit bruyamment. Je l'entendis presque réfléchir, ce qui produisait toujours un bruit comparable à celui d'une machine à laver en cycle d'essorage.

"Mais c'est chelou quand même, non? Je veux dire, qui se balade à poil en plein été avec des inconnus?"

"Des gens qui cherchent une libération que leur vie ordinaire ne leur offre pas. Ou des escrocs. Ou les deux. On va le découvrir."

La route serpentait à travers des pins maritimes qui se dressaient comme des sentinelles végétales légèrement dépressives. L'air sentait la résine chaude, le sel lointain de l'océan, et cette odeur indéfinissable de vacances qui masque mal la médiocrité existentielle. Des panneaux publicitaires vantaient les mérites des campings quatre étoiles, des parcs d'attractions aquatiques, et d'un "Village des Artisans" où l'on pouvait sans doute acheter des savons artisanaux à dix euros le morceau.

"Patron," reprit Fracas, "tu crois que c'est un meurtre ou un accident?"

"Les gens ne s'étranglent pas accidentellement avec des foulards en soie tout en se faisant voler quatre-vingt mille euros de bijoux. À moins que l'univers ait développé un sens de l'humour particulièrement tordu."

"Ouais, mais carrément, des fois les trucs bizarres arrivent, non?"

Je soupirai. Un soupir profond, existentiel, le genre de soupir que Sisyphe devait pousser chaque fois qu'il voyait son rocher redescendre.

"Fracas, tu es un miracle d'optimisme. Un jour, quelqu'un va te poignarder avec un couteau de boucher et tu vas supposer que c'était un accident de cuisine malencontreux."

Il sourit. Bon sang, il sourit. C'était à la fois touchant et terrifiant.


Le camp "L'Éveil Solaire" apparut au bout d'un chemin de terre qui aurait découragé n'importe quel véhicule sensé. Des panneaux en bois flotté indiquaient "Paix Intérieure — 200m" et "Zone Sacrée — Téléphones Interdits". Je garai la Peugeot sous un pin qui semblait juger mes choix de vie, coupai le moteur, et contemplai l'endroit avec le genre de résignation qu'on réserve habituellement aux rendez-vous chez le dentiste.

Quarante-cinq yourtes et tentes colorées s'éparpillaient dans une clairière ombragée. Des guirlandes de drapeaux tibétains flottaient entre les arbres, créant un kaléidoscope de couleurs primaires qui criait "spiritualité achetée en gros sur Internet". Un grand cercle de pierres marquait ce qui devait être l'espace de méditation collectif. Des coussins éparpillés. Des bâtons d'encens consumés. Une statue de Bouddha en résine qui avait l'air aussi authentique qu'un billet de Monopoly.

Et des gens nus.

Partout.

Des corps de toutes formes, de tous âges, de toutes textures. Certains bronzés uniformément comme des poulets rôtis, d'autres d'une blancheur spectrale qui suggérait qu'ils venaient de passer l'année enfermés dans un bureau sans fenêtre. Tous se déplaçaient avec cette décontraction affectée qu'on associe généralement aux acteurs de téléréalité qui prétendent "être eux-mêmes".

À côté de moi, Fracas émit un son étranglé comparable au couinement d'un jouet pour chien.

"Respire," lui ordonnai-je. "Et concentre-toi sur le fait qu'on est ici pour enquêter sur un meurtre, pas pour évaluer l'anatomie comparative de l'humanité."

"Oui, patron. Carrément. Je… oui."

Il sortit de la voiture comme quelqu'un qui marche vers l'échafaud. Moi, je boutonnai ma veste de costume gris charbon — un choix vestimentaire absurde par trente-deux degrés, mais qui avait l'avantage de me distinguer clairement de la masse nudiste. Ma cravate noire pendait comme un symbole de ma résistance face à l'absurde.

Un homme s'approcha de nous.

Grand. Soixantaine bien portée. Cheveux gris argenté cascadant jusqu'aux épaules. Barbe tressée avec des perles en bois. Torse bronzé couvert de tatouages représentant les sept chakras dans un dégradé arc-en-ciel qui ressemblait à une pub pour une boutique ésotérique.

Et nu. Évidemment.

"Bienvenue, frères," dit-il d'une voix grave et onctueuse qui semblait avoir été travaillée devant un miroir. "Je suis Solarian Léandre, guide spirituel de cette communauté éphémère. Vous devez être les forces de l'ordre."

Forces de l'ordre. Comme si on était une manifestation cosmique plutôt que deux flics en sueur.

"Commissaire Hector Fatum," répondis-je. "Inspecteur Félix Fracas. On est là pour l'homicide."

Solarian ferma les yeux, porta une main à son cœur dans un geste théâtral qui aurait fait pleurer un metteur en scène de troisième zone.

"Josiane. Notre sœur Josiane. L'univers a rappelé son âme ce matin. C'est une tragédie qui résonne dans toutes nos vibrations."

Fracas toussa. Je savais exactement ce que ce toussotement signifiait : il essayait désespérément de ne pas regarder vers le bas.

"Monsieur Léandre," dis-je avec une patience qui aurait impressionné un saint, "les 'vibrations' ne m'intéressent pas. Ce qui m'intéresse, c'est de savoir qui a étranglé Madame Montclair et lui a volé quatre-vingt mille euros de bijoux."

Un éclair passa dans les yeux de Solarian. Rapide. Calculateur. Puis le masque spirituel se remit en place.

"Nous coopérerons pleinement, évidemment. Mais comprenez que cette communauté est fondée sur la confiance, la transparence, l'ouverture totale…"

"La transparence, je vois ça," marmonnai-je.

Fracas émit un gloussement nerveux. Je lui écrasai le pied.

"La yourte de Madame Montclair?" demandai-je.

Solarian nous guida à travers le camp. Des regards nous suivaient — curieux, méfiants, parfois franchement hostiles. Une femme rousse d'une quarantaine d'années, couverte de piercings ésotériques, nous observait avec une intensité qui aurait pu allumer un feu de camp. Un homme bedonnant dans la soixantaine, assis en lotus devant sa tente, semblait méditer mais ses yeux entrouverts nous pistaient comme un radar.

Fracas marchait en regardant obstinément le sol, les arbres, le ciel — partout sauf devant lui. Il percuta un poteau de tente, s'excusa auprès du poteau, et faillit trébucher sur un coussin de méditation.

"Fracas," sifflai-je, "concentre-toi."

"Je suis carrément concentré, patron! C'est juste que… y'a beaucoup de… de… d'informations visuelles."

Solarian nous mena jusqu'à une yourte légèrement à l'écart des autres, entourée d'un ruban de scène de crime que la gendarmerie locale avait installé. Le capitaine Sandrine Leclerc, une femme d'une quarantaine d'années au regard aiguisé comme une lame, nous attendait devant l'entrée.

"Commissaire Fatum," dit-elle en me serrant la main. "On vous a laissé la scène intacte. Le corps a été évacué à 8h15. Rapport préliminaire : strangulation, pas de signe de lutte importante, bijoux disparus."

"Témoins?"

"La serveuse, Océane Brévaux, a découvert le corps à 7h30. Elle venait apporter le thé matinal. Personne n'a rien entendu, évidemment — tout le monde médite, fait du yoga, ou dort profondément grâce aux 'énergies apaisantes' du lieu."

Elle prononça "énergies apaisantes" avec le genre d'ironie qui me rendit immédiatement sympathique.

"Merci, capitaine. On prend le relais."

Elle hocha la tête et s'éloigna. Solarian nous regardait avec une expression que j'identifiais comme un mélange de chagrin performatif et de calcul financier — il se demandait sans doute comment ce meurtre allait affecter sa réputation et son business.

"Vous pouvez nous laisser," lui dis-je sèchement.

Il s'inclina — un mouvement fluide qui exposait des parties de son anatomie que je n'avais aucune envie de cataloguer — et s'éloigna pieds nus sur les aiguilles de pin.

Fracas attendit qu'il soit hors de portée de voix avant de chuchoter : "Hector… c'est chelou ce mec. Genre, carrément chelou."

"Fracas, si tu découvres que les gourous autoproclamés sont chelous, on a fait un bond de géant dans ton éducation criminelle."

Nous entrâmes dans la yourte.


L'intérieur était exactement ce que j'attendais d'un espace dédié à une riche veuve en quête de sens : confortable, décoré avec goût, et totalement incongru dans un camp soi-disant dédié à la simplicité. Un lit de camp haut de gamme avec matelas épais et draps en lin blanc. Une petite table basse encombrée de livres sur la méditation, le tantra, et la "réincarnation karmique". Des bougies parfumées (éteintes). Un tapis de yoga Lululemon (deux cents euros minimum). Une valise Vuitton dans un coin (parce que la simplicité a ses limites).

Le foulard de soie rouge gisait sur le lit, maintenant dans un sac à indices transparent.

Fracas s'accroupit pour l'examiner, sortit son carnet, et commença à griffonner avec cette concentration intense qui le caractérisait quand il n'était pas en train de faire une catastrophe.

"Marques de strangulation cohérentes avec l'usage d'un tissu souple," marmonna-t-il. "Pas de fibres étrangères visibles… attends."

Il pencha la tête, plissant les yeux.

"Quoi?" demandai-je.

"Y'a un truc dingue ici. Le nœud… il est chelou. Comme si quelqu'un l'avait fait, défait, refait."

"Montre."

Il me tendit le sac d'indices. Il avait raison. Le nœud était complexe, presque décoratif — pas le genre de nœud qu'on fait dans la panique d'un meurtre. Plutôt le genre qu'on fait après, pour mettre en scène.

"Bon œil, Fracas."

Il rougit de plaisir. Un rougissement qui n'avait rien à voir avec la nudité environnante, pour une fois.

Je fis le tour de la yourte. La petite table de chevet — une caisse en bois retournée — était vide. Pas de bijoux. Pas de traces de lutte. Juste une facture froissée sous la caisse.

"Fracas, regarde ça."

Il se redressa trop vite, perdit l'équilibre, agita les bras comme un moulin à vent pris dans une tempête, et percuta l'autel improvisé dans le coin opposé — une planche posée sur deux caisses, couverte de cristaux, de cartes de tarot, et d'encens.

L'autel bascula.

Les cristaux roulèrent dans toutes les directions comme des billes affolées.

Et sous la planche, cachée avec soin, une enveloppe kraft tomba face contre terre.

"Oh merde," souffla Fracas. "Désolé, patron, je suis vraiment un—"

"Ramasse l'enveloppe."

Il obéit, la retourna, l'ouvrit avec des gestes précautionneux.

"C'est… c'est une facture. D'AliExpress. Pour… deux cents euros de cristaux de quartz synthétiques. Expédiés à… Patrick Dubreuil, 14 rue des Acacias, La Roche-sur-Yon."

Je sentis un sourire carnassier étirer mes lèvres.

"Patrick Dubreuil. Notre Solarian Léandre national. Qui achète ses 'cristaux sacrés chargés d'énergie cosmique' sur un site chinois de dropshipping."

Fracas eut un rire nerveux. "C'est carrément dingue. Genre, il vend ces trucs combien?"

"Trente euros pièce, minimum. Cent cinquante pour les 'très chargés'. Fais le calcul, miracle."

Il sortit son téléphone, pianota. "Deux cents euros de cristaux… revendus à… putain. Quatre mille euros minimum. Plus si il prétend qu'ils viennent du Tibet ou d'une grotte sacrée."

"Exactement. Notre gourou n'est pas juste un escroc spirituel. C'est un entrepreneur avec une marge bénéficiaire qui ferait pleurer un dealer de drogue."

Je glissai la facture dans un sac à indices, pris quelques photos de la scène, et sortis de la yourte. La chaleur me frappa comme une gifle passive-agressive. Fracas me suivit, transpirant de plus belle.

Solarian nous attendait à quelques mètres, assis en lotus sous un pin, les yeux fermés dans une méditation qui semblait aussi authentique qu'un billet de trois euros.

"Monsieur Léandre," lançai-je, "ou devrais-je dire Monsieur Dubreuil, on va avoir besoin de votre liste complète de participants, de leurs coordonnées, et de l'emplacement exact de chaque yourte."

Ses yeux s'ouvrirent. Trop vite pour quelqu'un en méditation profonde.

"Bien sûr, commissaire. Tout pour aider la justice à… à rétablir l'harmonie."

"L'harmonie," répétai-je platement. "Oui. C'est exactement ce que je cherche. L'harmonie cosmique. Pas du tout un assassin et quatre-vingt mille euros de bijoux volés."

Je m'éloignai avant qu'il puisse répondre.

Fracas, à mes côtés, chuchotait : "Patron, tu crois que c'est lui?"

"Je crois que tout le monde ici ment. La question, c'est qui ment sur quoi."

Nous atteignîmes le centre du camp. Le cercle de pierres. Plusieurs participants s'étaient rassemblés, certains pleurant, d'autres discutant à voix basse. La femme rousse aux piercings — celle qui nous avait regardés avec tant d'intensité — s'approcha.

"Vous êtes la police?" demanda-t-elle d'une voix étonnamment douce.

"Commissaire Fatum. Inspecteur Fracas."

"Aurore Delombre. Je… j'étais proche de Josiane. C'est affreux. Vraiment affreux."

Fracas sortit son carnet. "Vous étiez où ce matin entre 5h et 8h?"

Elle hésita. Un battement de cil. Presque rien.

"J'animais un atelier de lecture d'aura collective. Avec huit participants. On a commencé à 4h30, fini à 7h."

"Huit témoins," dis-je. "Pratique."

Son regard se durcit. "Je ne mens pas, commissaire."

"Personne ne ment jamais dans un camp de naturistes spirituels, madame Delombre. Tout le monde est transparent. Littéralement."

Je scrutai le sol autour de la yourte de Josiane. Aiguilles de pin. Terre sèche. Quelques traces de pas — impossible à identifier avec la circulation constante.

Puis Fracas, qui s'était éloigné de quelques mètres, lança : "Hector! Regarde ça!"

Il pointait le sol près d'un buisson de genêts.

Une empreinte.

Nette. Précise. Pieds nus.

Mais il y avait quelque chose d'étrange. Je m'accroupis, sortis mon téléphone pour éclairer.

Six orteils.

L'empreinte montrait clairement six orteils au pied gauche.

Je relevai la tête vers Fracas. Ses yeux brillaient de cette excitation qu'il avait toujours quand il découvrait quelque chose d'improbable.

"Patron… c'est carrément chelou, non?"

"Fracas," dis-je lentement, "on cherche quelqu'un avec une polydactylie. Dans un camp où tout le monde se promène pieds nus."

"C'est… c'est facile alors?"

Je regardai autour de moi. Quarante-cinq participants. Quarante-cinq paires de pieds.

"Non, miracle. Parce que personne ici ne va avouer avoir une malformation. Surtout si cette malformation le relie à un meurtre."

Le tambour chamanique recommença à battre quelque part près de la plage.

Et moi, debout dans ce camp naturiste venteux, entouré de nus spirituels et de mensonges à peine voilés, je sus que cette enquête allait être aussi agréable qu'une colonoscopie sans anesthésie.

Mais au moins, on avait un point de départ.

Six orteils.

Quelqu'un ici traînait un secret au bout du pied.

Et j'allais le trouver.