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Prologue

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PROLOGUE — Le Corps Témoin

5h47, 14 juillet 2025 Camp "L'Éveil Solaire", pinède de la Terrière, Vendée


Josiane Montclair se réveilla avec la certitude absolue qu'elle n'était pas seule.

Ce n'était pas un bruit précis qui l'avait tirée du sommeil — plutôt une vibration dans l'air, comme si l'aube elle-même avait retenu son souffle. Dans la yourte, la pénombre avait cette qualité particulière des fins de nuit d'été : ni vraiment noire, ni franchement grise, juste une suspension poisseuse entre deux états. L'odeur de résine de pin saturait l'espace clos, mélangée à celle de l'encens d'hier soir (santal et patchouli, un mélange que Solarian vendait trente euros le bâtonnet). Le tissu tendu de la yourte frémissait légèrement sous la brise matinale, produisant un bruissement comparable à celui d'une confidence chuchotée.

Elle cligna des yeux, cherchant à accommoder sa vision. Ses bijoux — collier, broche, bracelet — reposaient sur la petite table de chevet improvisée, une caisse en bois retournée. Ils captaient les premiers rais de lumière filtrant à travers la toile, projetant des éclats dorés et argentés qui dansaient comme des lucioles affolées. Josiane ne s'en séparait jamais, même ici, même nue. C'étaient ses racines, son histoire, sa dignité tangible dans un monde où tout le reste semblait se dissoudre dans des discours fumeux sur l'énergie universelle.

Un craquement.

Sec. Net. Indiscutable.

Des pas sur les aiguilles de pin.

Josiane se redressa, le cœur cognant contre ses côtes comme un prisonnier contre les barreaux. Quelqu'un marchait autour de la yourte. Lentement. Avec précaution. Pas le rythme nonchalant d'un participant matinal allant méditer sur la plage — plutôt la démarche calculée de quelqu'un qui ne veut pas être entendu.

"Il y a quelqu'un?" dit-elle à voix basse, immédiatement agacée par le tremblement qui déformait sa question.

Les pas s'arrêtèrent.

Le silence qui suivit était du type toxique, celui qui transforme chaque seconde en éternité malveillante. Josiane sentit sa gorge se serrer. Elle était une femme de soixante-huit ans qui avait survécu à un mari alcoolique, à la gestion d'un empire viticole, et à trois décennies de conseils d'administration peuplés d'hommes qui la considéraient comme une potiche décorative. Elle n'avait pas peur facilement.

Mais là, dans cette yourte plantée au milieu d'une pinède vendéenne, entourée de quarante-cinq individus nus qui parlaient de chakras et de karma, elle eut peur.

La fermeture éclair de l'entrée commença à glisser. Le bruit était obscène dans le silence — un grincement métallique qui déchirait l'aube comme un ongle sur un tableau noir.

"C'est toi?" demanda Josiane, cherchant dans sa mémoire à identifier qui pouvait venir à cette heure. "Qu'est-ce que tu fais là?"

Une silhouette se glissa à l'intérieur.

Petite. Agile. Déterminée.

Et terriblement familière.

"On doit parler," dit la voix.

Josiane reconnut immédiatement le timbre. Ses épaules se détendirent légèrement, mais pas complètement. Quelque chose dans l'intonation était faux — comme une note de musique jouée un demi-ton trop bas.

"Maintenant? Il est à peine six heures…"

"C'est important. Le testament. Tu ne peux pas faire ça."

Ah. Donc c'était ça.

Josiane soupira, un soupir qui portait trois générations de lassitude face à la cupidité humaine. Elle avait annoncé hier, pendant le cercle de parole du soir, qu'elle modifierait son testament pour léguer cent mille euros au camp "L'Éveil Solaire". Une décision qui avait provoqué des sourires, des applaudissements, et visiblement, des rancœurs.

"Je fais ce que je veux de mon argent," répondit-elle avec une fermeté qui aurait cloué le bec à n'importe quel notaire. "C'est MA fortune, MA décision."

"Non. Tu ne comprends pas. Ce n'est pas POUR toi. C'est pour nous tous. Tu te fais manipuler."

Josiane eut un rire sec. "Manipuler? Ma pauvre, j'ai soixante-huit ans et j'ai survécu à des requins en costume trois-pièces. Je ne me fais manipuler par personne."

"Alors tu es aveugle."

Le ton avait changé. Plus de douceur. Plus de circonvolutions New Age. Juste une colère brute, vibrante, dangereuse.

Josiane se leva, enfilant par réflexe le foulard de soie rouge qu'elle portait parfois pour dormir — une coquetterie, même ici, même dans ce lieu dédié à la nudité libératrice. Elle voulait mettre de la distance, retrouver une posture de pouvoir. Mais la yourte était petite, et l'autre était déjà trop proche.

"Écoute, on peut en discuter calmement…"

"NON!"

Une main jaillit, agrippant le foulard.

Josiane voulut reculer, mais ses pieds se prirent dans le tapis de sol. Elle bascula en arrière. La main tira sur le foulard — pas pour le retirer, juste pour stabiliser, pour empêcher la chute.

Mais le tissu se resserra.

Josiane porta les mains à son cou, griffant la soie. Ses yeux s'écarquillèrent. Elle chercha à respirer, à parler, à supplier. Rien ne sortit. Juste un râle étouffé, pathétique, indigne.

"Lâche… lâche ça!" cria l'autre, tirant dans l'autre sens, panique dans la voix.

Mais le nœud se resserra encore.

Les bijoux sur la table captèrent un dernier rayon de lumière.

Josiane pensa, avec une clarté absurde, que ces trois objets avaient appartenu à sa grand-mère, à sa mère, et maintenant à elle. Trois générations de femmes qui avaient tenu bon face à l'adversité. Trois générations qui avaient survécu.

Elle ne serait pas la quatrième.

Ses poumons brûlaient. Ses doigts devinrent faibles. La pression sur sa trachée était absolue, implacable, définitive.

La silhouette au-dessus d'elle pleurait maintenant. Pleurait et tirait, tirait et pleurait.

"Non, non, non, réveille-toi, réveille-toi…"

Mais Josiane Montclair ne se réveilla pas.

Ses mains retombèrent mollement. Ses yeux, encore ouverts, fixaient le plafond de la yourte — ce tissu blanc tendu qui ressemblait soudain à un linceul.

Le silence revint.

Puis, des bruits rapides, frénétiques. Des mains fouillant la table de chevet. Le tintement métallique des bijoux qu'on empoigne. Une respiration saccadée, animale, terrifiée.

La fermeture éclair qui glisse à nouveau.

Des pas précipités sur les aiguilles de pin.

L'aube continuait de se lever, indifférente, magnifique, implacable.

À six heures pile, quelqu'un commença à jouer du tambour chamanique près de la plage.

À six heures quinze, un groupe se rassembla pour le yoga du lever du soleil.

À sept heures trente, Océane Brévaux, la serveuse, apporta le thé vert matinal à Josiane.

Elle trouva une vieille femme nue, allongée sur le dos, un foulard de soie rouge enroulé autour du cou comme une cravate grotesque.

Les bijoux avaient disparu.

Et la Vendée, ce matin-là, continua de sentir le sel, le pin et la mort.