ÉPILOGUE
Le vin de la réconciliation
Le Café de la Poste, le 1er janvier 2026, sept heures du matin.
Le soleil n'était pas encore levé, mais l'aube commençait à teinter le ciel de cette couleur gris-rose déprimante qui ressemble à la joue d'un cadavre maquillé pour un enterrement de troisième classe. Dehors, Chemellier dormait encore, cuver son réveillon, digérer ses excès, et ronfler dans l'ignorance heureuse de ce qui s'était vraiment passé la veille. Trois cents personnes avaient échappé à la mort sans le savoir. C'était le genre de secret qui vous pèse sur la conscience comme une enclume mouillée, mais aussi le genre de secret qui vous fait comprendre pourquoi certains flics finissent alcooliques ou mystiques. Parfois les deux.
À l'intérieur du café, il faisait chaud. Une chaleur sèche, presque étouffante, produite par le vieux poêle à bois qui ronflait dans un coin comme un dragon arthritique. L'odeur de café frais, de pain grillé et de beurre salé flottait dans l'air avec une insistance maternelle. Madame Leroux, fidèle à son poste malgré l'heure indécente, s'activait derrière son comptoir avec l'énergie d'une femme qui avait vu passer deux guerres mondiales, trois républiques, et une dizaine de maires corrompus sans jamais perdre foi en l'humanité. Ou en tout cas, sans jamais cesser de nourrir les survivants.
Félix et moi étions assis à la même table que la veille. Nos manteaux encore imprégnés de l'odeur du clocher — un mélange de pierre humide, de poudre à canon neutralisée, et d'adrénaline évaporée. On n'avait pas dormi. Enfin, moi, je n'avais pas dormi. Félix avait somnolé deux heures sur une chaise du commissariat pendant que je tapais mon rapport, un chef-d'œuvre de fiction administrative qui aurait mérité le prix Goncourt de la falsification documentaire.
« Mort accidentelle. Glissade sur sol verglacé. Chute mortelle sur objet contondant. Aucun soupçon d'acte criminel. Affaire classée. »
Dix lignes. Dix lignes pour résumer une nuit qui aurait pu faire tomber un village entier. Dix lignes pour enterrer un maire corrompu, un promoteur cupide, deux amants maladroits, un anarchiste artificier, un demi-frère illégitime, et un curé armé. Dix lignes pour sauver l'âme de Chemellier.
— Patron, fit Félix en bâillant, t'as vraiment pas dormi ?
— Non, Fracas. Les vieux cyniques comme moi ne dorment pas. On médite sur nos compromis moraux en fixant le plafond et en se demandant si Dieu existe et s'il nous jugera pour nos mensonges nécessaires.
— C'est carrément déprimant.
— C'est carrément lucide. Nuance.
Madame Leroux arriva avec un plateau chargé d'une cafetière fumante, d'un panier de pain frais, d'une motte de beurre salé grosse comme un poing, et d'une terrine de rillettes qui avait l'air de contenir plus de calories que mon apport annuel recommandé.
— Tenez, mes petits. Mangez. Vous avez sauvé ce village hier soir. Même si personne le sait. Même si personne le saura jamais. Moi, je sais. Et ça suffit.
— Comment vous savez ? demandai-je, surpris.
— Commissaire, j'ai soixante ans. J'ai passé ma vie derrière ce comptoir. Je vois tout. J'entends tout. Je sais tout. Vous avez évacué la moitié du village avec une histoire de fuite de gaz bidon. Marcel Brochot est passé ce matin à six heures, blanc comme un linge, m'acheter trois bouteilles de rouge pour se remettre. Le Père Mathieu est venu déposer son tromblon dans mon arrière-salle en me demandant de le planquer avant que la gendarmerie ne fasse une perquisition. Et vous deux, vous avez des têtes de types qui ont désamorcé une bombe. Alors oui. Je sais.
Je soupirai. Évidemment. Dans un village, les secrets ont la durée de vie d'un pet dans une tempête.
— Vous allez en parler ?
— À qui ? Aux morts ? Ils s'en foutent. Aux vivants ? Ils préfèrent ne pas savoir. Non, commissaire. Je vais me taire. Comme vous. Comme tout le monde. Parce que c'est ce qu'on fait ici. On protège les nôtres. Même les cons. Surtout les cons.
Elle repartit vers son comptoir, nous laissant seuls avec nos consciences et nos tartines.
Félix beurra une tranche de pain avec une concentration qui aurait été touchante si elle n'avait pas été dirigée vers de la nourriture.
— Patron… tu crois qu'on a bien fait ?
— Je ne sais pas, Fracas. Et je ne saurai probablement jamais. Mais on a fait ce qu'on pouvait faire. On a sauvé trois cents vies. On a enterré les coupables sous des compromis. On a protégé un village. C'est pas de la justice parfaite. Mais c'est de la justice humaine. Et l'humain, Fracas, c'est toujours imparfait.
Il hocha la tête, pensif. Puis il sortit son carnet. Celui qui avait servi à désamorcer la bombe. Celui qui contenait le dessin qui avait sauvé Chemellier. Il l'ouvrit. Commença à dessiner machinalement. Ses mains bougeaient avec une grâce inconsciente, traçant des lignes, des ombres, des formes.
— Qu'est-ce que tu dessines ?
— La scène du Dolmen. Anselme. Le tire-bouchon. Les raisins. Je sais pas pourquoi. C'est comme… comme si je devais le dessiner pour comprendre. Pour me rappeler.
Je regardai son dessin prendre forme. C'était beau. D'une beauté morbide, certes, mais beau quand même. Félix avait un don. Un vrai don. Le genre de don qui transforme le chaos en art, la mort en témoignage, le crime en mémoire.
— T'es doué, Fracas. Vraiment doué. Tu devrais exposer tes dessins un jour.
— Tu te fous de moi ?
— Non. Je suis sérieux. T'as un talent. Un talent pour voir ce que les autres ne voient pas. Pour traduire l'invisible en visible. C'est ça, un artiste. Et t'es un artiste qui résout des crimes. C'est assez rare pour être noté.
Il rougit. Un vrai sourire. Le premier sincère depuis le début de cette affaire.
— Merci, patron. Ça… ça compte, venant de toi.
On mangea en silence. Le pain craquait sous les dents. Le beurre fondait. Les rillettes avaient le goût du terroir, de la tradition, et de la survie. Dehors, le soleil se levait enfin, éclairant les toits d'ardoise, les vignes gelées, le clocher de Saint-Aubin qui se dressait toujours, intact, survivant.
— Tu sais ce qui est drôle, Fracas ?
— Quoi, patron ?
— La terre a gagné. Au final, c'est la terre qui a gagné. Anselme voulait la posséder, la bétonner, la vendre. Et c'est la terre qui l'a tué. Pas directement. Mais indirectement. Le givre. La pierre. Le tire-bouchon d'un vigneron. Tout ça, c'est la terre qui se défend. Qui refuse. Qui dit non. Les caves ne pardonnent pas, Fracas. Jamais.
— C'est carrément poétique, patron.
— C'est carrément cynique. Mais la poésie et le cynisme, c'est souvent la même chose. Juste dit avec des mots différents.
La porte du café s'ouvrit. Clotilde entra. Elle avait les yeux rouges, les cheveux défaits, mais elle souriait. Un vrai sourire. Pas celui d'une fille qui vient de perdre son père. Celui d'une femme qui vient de se libérer d'une prison.
— Commissaire. Inspecteur.
— Clotilde.
— Je… je voulais vous remercier. Pour hier. Pour tout. Marcel et moi… on va recommencer. Ailleurs. Peut-être ici. Peut-être loin. Mais ensemble. Sans mensonges. Sans faux. Juste nous.
— C'est bien, Clotilde. Vivez. C'est tout ce qui compte. Vivez et faites de l'art. De l'art honnête. Avec vos propres pigments. Vos propres vérités.
— Je le ferai. Promis.
Elle repartit. La porte se referma. Le silence retomba.
Félix termina son dessin. Il le contempla un moment. Puis il arracha la page, la plia, et la glissa dans sa poche.
— Pourquoi tu gardes ça ? demandai-je.
— Pour me rappeler. Me rappeler qu'on peut dessiner des solutions. Que le chaos peut devenir clarté. Que les miracles existent. Même les miracles catastrophiques.
Je souris. Un vrai sourire. Le premier depuis longtemps.
— T'es un bon flic, Fracas. Un flic bizarre. Un flic qui renverse des choses et découvre des indices. Un flic qui dessine des bombes et sauve des villages. Mais un bon flic quand même.
— Merci, patron. Toi aussi, t'es un bon flic. Un flic cynique. Un flic qui ment dans ses rapports et protège les coupables. Mais un bon flic quand même.
On éclata de rire. Un rire fatigué, nerveux, libérateur. Le genre de rire qui évacue trois jours de tension en trente secondes.
Madame Leroux nous resservit du café.
— Alors, commissaire ? Vous rentrez où ?
— On rentre nulle part. On reste ici. Jusqu'à ce que le monde se réveille. Jusqu'à ce que la vie reprenne. Et après, on rentre. Au commissariat. À la routine. Aux crimes banals. Aux vols de poules et aux cambriolages de pavillons. Aux affaires qu'on résout sans sauver trois cents personnes.
— Ça vous manquera, non ? L'adrénaline ?
— Non, Madame Leroux. L'adrénaline, c'est pour les jeunes. Moi, je préfère l'ennui. L'ennui, c'est rassurant. L'ennui, ça veut dire que personne ne meurt. Que le monde tourne sans exploser. Que la vie continue. Même si elle est merdique. Au moins, elle continue.
Elle hocha la tête, sage.
— Vous philosophez beaucoup pour un flic.
— C'est parce que je suis vieux, Madame Leroux. Les vieux philosophent. Les jeunes agissent. Et les cons font les deux mal.
Félix rit.
— Carrément vrai, patron.
On finit notre petit-déjeuner. Le soleil était maintenant complètement levé, inondant le café d'une lumière dorée qui transformait les tables en formica en autels à la normalité. Dehors, Chemellier se réveillait. Lentement. Difficilement. Mais vivant.
Je regardai Félix. Ce gamin de trente ans avec sa cravate Pikachu, ses chaussettes dépareillées, et son talent caché qui avait sauvé un village. Ce miracle ambulant que le destin m'avait collé comme adjoint et qui, contre toute attente, était devenu quelqu'un que je respectais. Quelqu'un que j'appréciais. Quelqu'un que, peut-être, dans une vie parallèle moins cynique, j'aurais appelé un ami.
— Fracas ?
— Oui, patron ?
— T'as fait du bon boulot hier soir. Du très bon boulot. Je suis fier de toi. Voilà. C'est dit. Je le redirai jamais. Mais c'est dit.
Il me regarda, les yeux brillants.
— C'est… c'est carrément gentil, patron.
— Ferme-la et finis ton café, miracle.
Il sourit. Termina sa tasse. Se leva.
— On fait quoi maintenant ?
— Maintenant ? On rentre. On dort. On oublie. Et demain, on recommence. Parce que c'est ça, le boulot. Une succession de demains qu'on répare avec les outils du passé. C'est merdique. C'est ingrat. Mais c'est nous.
On sortit du café. L'air froid nous gifla le visage. Mais il était bon. Pur. Vivant.
On monta en voiture. Félix démarra. Le moteur toussa, cracha, puis rugit. Une dernière fois.
— Direction ? demanda-t-il.
— La maison, Fracas. La maison. Où qu'elle soit.
La voiture s'éloigna de Chemellier. Dans le rétroviseur, je vis le clocher de Saint-Aubin se dresser dans la lumière du matin. Silencieux. Patient. Survivant.
Comme nous tous.
L'année 2026 commençait comme toutes les autres : avec un mensonge nécessaire et une vérité cachée. Mais au moins, personne n'était mort.
Enfin, personne d'innocent.
Et pour un flic cynique de cinquante-sept ans qui croyait encore aux miracles catastrophiques, c'était déjà un putain de beau début d'année.