CHAPITRE 5
Le village parle
Le Café de la Poste n'était pas un café. C'était une institution. Un monument à la ruralité française, le genre d'endroit où les générations se succèdent sans que rien ne change vraiment. Les mêmes tables en formica jaunâtre, les mêmes chaises dépareillées qui grinçaient comme des violons désaccordés, les mêmes calendriers des PTT accrochés au mur avec dix ans de retard. Et au comptoir, trônant comme une reine sur son royaume de zinc et de vieux bois, Madame Leroux.
Soixante ans. Cent kilos. Une voix qui portait à deux kilomètres et des avant-bras qui auraient fait pâlir un docker de Marseille. Elle ne craignait ni Dieu ni diable, et encore moins un commissaire de police débarquant à vingt-deux heures trente un soir de réveillon avec un anarchiste, un curé armé, et un inspecteur qui ressemblait à un Pokémon échappé de sa carte.
— Bonsoir Madame Leroux, dis-je en entrant, poussant devant moi Brochot et le Père Mathieu comme un berger mène ses moutons au sacrifice.
Elle nous toisa par-dessus ses lunettes de lecture posées sur le bout de son nez.
— Commissaire. Je savais que vous finiriez par débarquer. Ça sent la merde dans le village depuis ce matin. Et quand ça sent la merde, c'est que les flics ne sont pas loin.
— Charmant accueil.
— J'ai pas le temps pour les politesses. Il est minuit moins une heure et demie, j'ai un réveillon à préparer, et vous débarquez avec un cortège funèbre. Qu'est-ce que vous voulez ?
— Des réponses. Et du café. Beaucoup de café.
Elle soupira, ce qui produisit un bruit proche de celui d'un soufflet de forge.
— Asseyez-vous. Je vous sers.
Le café était désert. Évidemment. Tout le monde était chez soi en train de préparer le réveillon, ou déjà sur la place de l'église pour installer les tables du banquet collectif. Un banquet qui risquait de se transformer en massacre si on ne trouvait pas rapidement une solution.
On s'installa autour d'une grande table ronde. Brochot s'effondra sur une chaise, tête basse. Le Père Mathieu, lui, tremblait toujours, murmurant des prières incompréhensibles. Félix s'assit à côté de moi, sortit son carnet, et commença à griffonner machinalement.
Madame Leroux revint avec un plateau chargé de tasses fumantes et d'une cafetière en métal bosselé qui avait dû servir pendant la guerre. Pas celle de 39-45. Celle de 14-18.
— Tenez. C'est du fort. Du vrai. Pas la pisse d'âne qu'on vous sert en ville.
Je bus une gorgée. C'était effectivement du fort. Le genre de café qui vous fait comprendre instantanément pourquoi votre cœur possède un rythme cardiaque et comment le faire accélérer jusqu'au point de rupture.
— Madame Leroux, dis-je en posant ma tasse, j'ai besoin que vous me racontiez votre soirée. Précisément. Vous avez vu Anselme de la Fuye partir ce soir ?
Elle s'assit lourdement sur une chaise qui protesta bruyamment.
— Oui. Il était là, à cette table. Vers dix-huit heures trente. Tout seul. Il buvait du champagne. Du Bollinger. Il avait apporté sa propre bouteille, l'arrogant. Comme si mon picrate n'était pas assez bon pour lui.
— Il avait l'air comment ?
— Nerveux. Il regardait sa montre toutes les deux minutes. Il attendait quelqu'un. Ou il avait rendez-vous.
— Il a parlé à quelqu'un ?
— Oui. Marcel. Marcel Brochot. Il est passé vers dix-neuf heures. Ils se sont engueulés. Enfin, Marcel a gueulé. Anselme, lui, souriait. Ce sourire de requin qu'il avait. Ce sourire qui disait « je suis plus riche que toi, plus intelligent que toi, et je vais te bouffer ».
Brochot leva la tête.
— Je lui ai dit d'arrêter. De laisser Clotilde tranquille. De laisser le village tranquille. Il m'a ri au nez. Il m'a dit que dans six mois, je serais son employé. Que je travaillerais dans son « Centre de Dégustation Troglodytique Expérientiel ». Il adorait ces mots débiles. « Expérientiel ». Putain.
— Et ensuite ? demandai-je à Madame Leroux.
— Ensuite, Anselme est parti. Il a payé, il a mis son manteau, et il est sorti. Direction le Dolmen, j'imagine. Il y allait souvent. Il disait que c'était « son » Dolmen. Comme si on pouvait posséder un tas de cailloux vieux de cinq mille ans.
— Il est parti seul ?
— Oui. Seul.
— Et Marcel ?
— Marcel est resté encore dix minutes. Il a bu un coup. Puis il est parti aussi. Mais dans l'autre direction. Vers son domaine.
Brochot hocha la tête.
— Je suis rentré chez moi. J'ai appelé Clotilde. Je lui ai dit qu'il fallait qu'on parle à son père. Ensemble. Qu'on arrête de se cacher. Qu'on affronte ce connard. Elle a accepté. On s'est retrouvés au Dolmen à dix-neuf heures trente.
— Et c'est là que vous l'avez trouvé mourant.
— Oui.
Le Père Mathieu leva une main tremblante.
— Je… je les ai vus. Comme je vous l'ai dit. Ils se disputaient. Enfin… ils parlaient fort. Clotilde pleurait. Marcel la tenait dans ses bras. Et puis… et puis j'ai vu la silhouette. Sur le sol. Contre la pierre. Je… je n'ai pas osé approcher. J'ai eu peur. Alors je suis parti.
— Vous n'avez pas appelé la police ?
— J'ai… j'ai eu peur. Peur qu'on m'accuse. Peur qu'on pense que c'était moi. Anselme voulait racheter le presbytère. Il voulait transformer l'église en « espace culturel polyvalent ». Il voulait détruire Dieu. J'avais des raisons de le haïr.
Je bus une autre gorgée de café. Mon cerveau tournait à plein régime, reconstituant la chronologie, les motivations, les mensonges et les vérités.
— Donc, récapitulons. Anselme quitte le café à dix-neuf heures quinze. Il va au Dolmen. Il attend quelqu'un. Peut-être Clotilde. Peut-être Marcel. Peut-être quelqu'un d'autre. Il glisse sur le givre, tombe sur son propre tire-bouchon, se tue accidentellement. Clotilde et Marcel arrivent, le trouvent mourant ou mort. Ils paniquent. Ils maquillent la scène en meurtre rituel avec les raisins et le message violet. Et ils s'enfuient.
— C'est exactement ça, murmura Brochot. Je sais que c'était con. Je sais qu'on aurait dû appeler les flics. Mais… mais je venais de mettre une bombe dans le clocher. J'avais les mains sales. J'avais peur.
Félix, qui avait écouté en silence tout en griffonnant dans son carnet, leva soudain la tête.
— Mais patron… y'a un truc chelou.
— Quoi, Fracas ?
— Si Anselme attendait quelqu'un… pourquoi il avait un tire-bouchon à la main ? On ouvre pas une bouteille en plein hiver, au milieu de nulle part, à dix-neuf heures du soir.
Silence.
Un silence aussi lourd qu'une enclume tombant dans un puits sans fond.
— Il a raison, murmura Madame Leroux. Anselme buvait du champagne au café. Pas du vin à tire-bouchon. Il était snob. Il buvait que des trucs avec des bouchons qui pètent.
Je me redressai.
— Félix… t'es en train de me dire qu'Anselme n'avait aucune raison d'avoir un tire-bouchon sur lui.
— Carrément. Sauf si… sauf si quelqu'un d'autre l'avait. Et lui a donné. Ou… ou a essayé de le planter. Et il y a eu une lutte. Et…
— Et il est tombé dessus pendant la lutte, terminai-je. Ce n'était pas un accident pur. C'était un accident pendant une agression.
Brochot se leva brusquement.
— NON ! Il était déjà mort quand on est arrivés ! Je vous jure !
— Je ne t'accuse pas, Brochot. Assis. Mais il y avait quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui l'a attaqué avec le tire-bouchon. Quelqu'un qui s'est enfui après l'accident. Et vous, vous êtes arrivés après.
Le Père Mathieu tremblait de plus en plus.
— Il y avait… il y avait quelqu'un d'autre. Dans les fourrés. J'ai vu une ombre. Quand je suis parti. Une ombre qui courait. Vers le Lavoir.
Madame Leroux se leva, alla vers le comptoir. Elle revint avec une bouteille de gnôle et des verres.
— Tenez. Buvez. Vous allez en avoir besoin.
Elle nous servit. Un alcool transparent qui sentait la prune fermentée et la destruction hépatique. Je bus. Félix toussa. Brochot vida son verre d'un trait. Le Père Mathieu refusa, marmonnant quelque chose sur la tempérance.
Félix, pendant ce temps, s'était levé. Il explorait le café avec sa curiosité compulsive, regardant les vieux objets accrochés aux murs. Des photos jaunies de fêtes villageoises, des médailles agricoles, des outils anciens. Et au fond, près des toilettes, accroché de travers, presque invisible sous la poussière…
Un cadre.
Une vieille carte. Jaunie. Craquelée.
Félix s'approcha. Il l'examina. Et soudain, ses yeux s'écarquillèrent.
— PATRON ! BOOM ! J'AI TROUVÉ UN TRUC !
— Fracas, si c'est une carte des menus de 1987, je m'en fous.
— NON ! C'est une carte ! Une carte des souterrains ! Une vraie ! Ancienne !
Je me levai. Je le rejoignis. Et effectivement…
C'était une carte. Dessinée à la main. Datant probablement du XIXe siècle. Elle représentait le réseau souterrain de Chemellier. Les galeries. Les salles. Les puits. Et en rouge, tracées au crayon gras, des annotations récentes.
« Tunnel Anselme — Interdit ».
« Danger — Effondrement ».
« Accès église — Bloqué ».
Félix, excité comme un gamin à Noël, tendit la main pour décrocher le cadre.
— Attends Fracas, laisse-moi…
Trop tard.
Il saisit le cadre. Le cadre était accroché de travers. Le clou rouillé céda. Le cadre bascula. Félix essaya de le rattraper. Il accrocha au passage un plateau posé sur une table basse. Le plateau glissa. Les verres dessus s'entrechoquèrent. Tout bascula dans un fracas de verre brisé et de jurons étouffés.
— PUTAIN ! MERDE ! JE SUIS DÉSOLÉ !
Madame Leroux soupira.
— C'est bon. C'étaient des vieux verres de toute façon.
Félix, à quatre pattes, ramassait les débris, le visage rouge de honte.
— Je suis vraiment désolé… je voulais juste…
Et soudain, il se figea.
— Patron… regarde…
Je m'accroupis.
Sous le plateau renversé, il y avait quelque chose. Un objet. Caché là, probablement depuis des années, oublié.
Un tire-bouchon.
Un Laguiole. Manche en bois de rose. Identique à celui trouvé dans le cou d'Anselme.
Mais celui-ci avait quelque chose en plus.
Des initiales gravées sur le manche.
M.L.
Je le ramassai délicatement avec un mouchoir.
— Madame Leroux… ces initiales. M.L. Ça vous dit quelque chose ?
Elle pâlit. Instantanément. Comme si on venait de vider tout le sang de son corps.
— C'est… c'est mon tire-bouchon. Mon défunt mari. Maurice Leroux. Il l'avait reçu en cadeau. Je… je croyais l'avoir perdu il y a des mois.
— Vous l'avez perdu ? Ou quelqu'un vous l'a emprunté ?
Elle s'assit lourdement.
— Je… je ne sais pas. Il était là, derrière le comptoir. Et un jour, il n'y était plus. Je pensais que je l'avais rangé quelque part. Ou jeté par erreur.
— Quelqu'un qui venait souvent ici aurait pu le prendre ?
— Tout le monde vient ici, commissaire. C'est le seul café du village.
Je regardai le tire-bouchon. Puis je regardai celui de la scène de crime, dans son sachet d'indices que j'avais gardé sur moi.
Identiques.
Paire assortie.
— Madame Leroux… est-ce que le maire vient souvent ici ?
Elle hocha la tête.
— Tous les jours. Il prend son café du matin ici. Et son apéro du soir.
— Il connaissait Anselme ?
— Évidemment. Ils étaient… associés. Enfin, je crois. Je les ai vus plusieurs fois discuter. Dans un coin. À voix basse. Le maire lui signait des autorisations. Anselme lui promettait des financements pour sa campagne.
Le puzzle se reconstituait. Lentement. Douloureusement.
— Le maire a volé votre tire-bouchon. Il est allé au Dolmen. Il a confronté Anselme. Peut-être pour le faire chanter. Peut-être pour l'arrêter. Il y a eu une lutte. Anselme est tombé sur le tire-bouchon pendant la bagarre. Le maire a paniqué. Il est parti. Et ensuite, Clotilde et Marcel sont arrivés, ont trouvé le corps, et ont maquillé la scène.
Brochot s'était levé, le visage livide.
— Le maire… ce connard de maire… il a tué Anselme ?
— Accidentellement. Mais oui. Et il vous a laissés, toi et Clotilde, porter le chapeau.
Félix, toujours à genoux au milieu des débris, me regardait avec des yeux brillants.
— J'ai… j'ai résolu l'enquête en renversant un plateau ?
— Oui, Fracas. T'as résolu une enquête en détruisant de la vaisselle. C'est ta signature. Le chaos productif. Je devrais te faire payer les dégâts, mais vu que tu viens de coincer un assassin, je vais laisser passer.
Il se releva, un sourire immense sur le visage.
— C'est carrément dingue, patron ! Carrément dingue !
Je consultai ma montre.
Vingt-trois heures dix.
Moins d'une heure avant minuit.
— Bon. Maintenant qu'on sait qui a tué Anselme — accidentellement, certes, mais on s'en fout —, on a un problème plus urgent. Une bombe. Dans un clocher. Et trois cents personnes qui vont se rassembler sur la place dans quarante minutes.
Brochot s'avança.
— Je peux la désamorcer. Je connais le circuit. Je sais comment j'ai monté le détonateur. Il faut juste couper le bon fil au bon moment.
— Et si tu te trompes ?
— Alors on explose. Tous. Mais au moins, on essaie.
Le Père Mathieu se signa.
— Que Dieu nous garde.
— Dieu a autre chose à faire ce soir, mon père. C'est à nous de jouer. Félix, tu viens. Brochot, tu guides. Madame Leroux, vous prévenez discrètement les gens. Évacuation progressive. Sans panique. Inventez un prétexte. Une fuite de gaz. Un risque d'effondrement. N'importe quoi.
Elle hocha la tête, le visage grave.
— Comptez sur moi, commissaire.
On se leva. On sortit. L'air glacé nous gifla le visage. Au loin, la place de l'église s'illuminait. Des guirlandes. Des lampions. Des tables dressées. Des rires. De la musique.
Des gens heureux qui ne savaient pas qu'ils dansaient au-dessus d'une bombe.
— Patron ? fit Félix doucement.
— Quoi, Fracas ?
— On va réussir, hein ?
Je le regardai. Ce gamin qui croyait encore aux miracles.
— Oui, Fracas. On va réussir. Parce que t'es un miracle. Et les miracles, ça existe. Même dans un village de merde un soir de réveillon pourri.
Il sourit.
— Carrément, patron.
On se dirigea vers le clocher. Vers minuit. Vers l'apocalypse ou la rédemption.
Le village dormait. Mais nous, on veillait.
Parce que c'est ce qu'on fait. On veille. On protège. On sauve.
Même quand personne ne nous remercie.