CHAPITRE 4
Descente dans les boyaux de la terre
Les Troglodytes de la Fosse portaient bien leur nom. Ce n'était pas un endroit. C'était une blessure. Une cicatrice géologique creusée dans le flanc du coteau, là où des générations d'hommes avaient arraché la pierre blanche du tuffeau pour construire leurs châteaux, leurs églises, et leurs tombeaux. Ce qui restait, c'était un réseau de galeries, de salles, de tunnels qui s'enfonçaient dans les entrailles de la terre comme les veines d'un cadavre pétrifié.
L'entrée principale était une gueule béante, protégée par une grille en fer forgé rouillée qui avait dû être posée là au siècle dernier et que personne n'avait entretenue depuis. Un panneau décoloré avertissait : « DANGER — Accès Interdit — Risque d'Effondrement ».
— Carrément rassurant, commenta Félix en regardant le panneau avec une inquiétude visible.
— C'est pour dissuader les touristes, Fracas. Les vrais dangers ne sont jamais signalés. Ils t'attendent dans le noir avec une patience minérale.
Brochot, descendu de la voiture, s'était approché de la grille. Il sortit un trousseau de clés de sa poche.
— Vous avez les clés ? m'étonnai-je.
— Tout le monde a les clés, ici. C'est un réseau public. Enfin… ça l'était. Avant qu'Anselme décide de tout privatiser.
Il ouvrit le cadenas. La grille grinça comme une âme damnée qu'on réveille en pleine nuit. Un courant d'air froid nous gifla le visage. Un air qui sentait la terre humide, le calcaire, et quelque chose de plus ancien. Quelque chose qui ne sentait pas l'humanité mais la géologie pure.
— On y va ? demanda Félix d'une petite voix.
— Oui, Fracas. À moins que tu préfères attendre dehors avec les morts du cimetière. Ils sont juste à côté. Très sociables, paraît-il.
J'allumai ma lampe torche. Félix fit de même. Brochot sortit une frontale de sa poche et la vissa sur son bonnet rouge.
On entra.
Le tunnel s'enfonçait en pente douce, d'abord large, puis de plus en plus étroit. Les murs étaient taillés à coups de pics, les traces encore visibles après des siècles. Le sol était inégal, jonché de gravats, de flaques d'eau stagnante qui reflétaient nos lampes comme des yeux morts. Le plafond suintait. Des gouttes d'eau tombaient avec une régularité métronome, créant une musique souterraine aussi joyeuse qu'une marche funèbre jouée au xylophone rouillé.
— C'est carrément flippant, murmura Félix, sa voix résonnant étrangement dans le tunnel.
— C'est la terre, Fracas. Elle n'est ni flippante ni rassurante. Elle est indifférente. On est juste des parasites qui creusent dedans en espérant qu'elle ne nous écrase pas.
On avançait lentement. Brochot devant, moi au milieu, Félix fermant la marche en trébuchant tous les trois mètres sur des cailloux invisibles.
— Par où ? demandai-je.
— Tout droit. Puis à gauche au croisement. Le tunnel qu'Anselme a percé part de la salle des Piliers. C'est une ancienne carrière. Il l'a élargie. Illégalement. Sans autorisation. Sans mesures de sécurité.
— Un vrai pionnier de l'immobilier souterrain, ironisai-je.
On marcha pendant ce qui sembla être une éternité mais qui ne dura probablement que dix minutes. Le tunnel s'élargit soudain. On déboucha dans une salle immense. Une cathédrale souterraine. Des piliers de tuffeau, laissés en place par les carriers pour soutenir la voûte, se dressaient comme des colonnes de temple oublié. Le plafond s'élevait à sept ou huit mètres, creusé de niches, de galeries secondaires, de trous noirs qui semblaient mener vers des abîmes sans fond.
— Putain, souffla Félix. C'est… c'est magnifique.
— C'est dangereux, corrigea Brochot. Ces piliers tiennent depuis quatre cents ans. Mais ils sont fragiles. Si on fait vibrer la structure… si on creuse trop près… tout s'effondre.
Je promenai ma lampe sur les murs. Et là, je vis ce que Brochot voulait dire.
Un tunnel. Récent. Trop propre. Trop régulier. Percé à la machine, pas au pic. Il partait d'un coin de la salle et s'enfonçait vers… vers l'est. Vers l'église.
— C'est là, murmura Brochot. C'est par là qu'il passait.
On s'engagea dans le tunnel moderne. La différence était frappante. Les murs étaient lisses, étayés par des poutrelles métalliques, éclairés par des guirlandes de LED alimentées par des batteries. Anselme avait dépensé une fortune pour creuser ça. Une fortune et une absence totale de respect pour la loi et la sécurité.
Le tunnel s'enfonçait sur une centaine de mètres. Puis il déboucha sur une salle plus petite. Artificielle. Aménagée.
Un atelier.
L'atelier clandestin d'Anselme de la Fuye.
Il y avait tout. Une table de dessin éclairée par une lampe d'architecte. Des plans étalés, punaisés aux murs. Des cartes anciennes sous plastique. Un scanner 3D portable, du genre qu'utilisent les archéologues ou les cambrioleurs de haut vol. Un ordinateur portable ouvert, encore allumé, l'écran affichant un modèle 3D du réseau souterrain de Chemellier. Et sur la table, des flacons d'encre. Violette. Noire. Sépia. Des plumes. Des parchemins vierges vieillis artificiellement.
— C'est ici qu'il fabriquait ses faux, murmurai-je. C'est ici qu'il scannait les grottes, cartographiait les galeries, et préparait son empire souterrain.
Félix s'approcha de la table, fasciné.
— Y'a des trucs carrément dingues ici. Regardez, y'a même des tampons. Des sceaux en cire. Des trucs pour faire vieux.
— C'est de l'artisanat criminel, Fracas. Du travail de faussaire professionnel. Anselme ne faisait pas les choses à moitié.
Brochot, lui, regardait l'atelier avec un mélange de rage et de désespoir.
— Je savais qu'il creusait. Je savais qu'il violait la terre. Mais je ne savais pas qu'il était allé aussi loin. Putain… Putain, j'aurais dû faire quelque chose plus tôt.
— Comme quoi ? Planter une bombe ? Oh, attends. Tu l'as fait.
Il baissa la tête.
Félix, pendant ce temps, explorait l'atelier avec sa curiosité de chat. Il regardait les plans, les cartes, les schémas. Il avait sorti un carnet et commençait à griffonner dessus. Machinalement. Sans vraiment y penser.
— Qu'est-ce que tu fais, Fracas ?
— Je… je dessine. C'est un truc que je fais quand je réfléchis. Ça m'aide à comprendre.
Je m'approchai. Sur son carnet, il dessinait la scène du Dolmen. Le cadavre d'Anselme. La position du corps. L'angle du tire-bouchon.
Et soudain, je compris pourquoi Félix était un miracle.
Parce que son dessin était d'une précision chirurgicale. Chaque détail. Chaque angle. Chaque proportions. C'était comme une photo hyperréaliste tracée à la main. Et sur ce dessin, quelque chose clochait.
— Félix… murmurai-je. Arrête-toi. Regarde ton dessin.
Il leva les yeux, surpris.
— Quoi ? C'est juste un croquis…
— Non. C'est une reconstitution scientifique. Regarde l'angle du tire-bouchon. Regarde comment il est planté.
Il observa son propre dessin, fronçant les sourcils.
— Il… il est planté de bas en haut. En oblique. Comme si…
— Comme si Anselme était assis. Ou à genoux. Ou penché en avant. Mais pas debout. Si quelqu'un l'avait attaqué par devant, pendant qu'il était debout, l'angle serait horizontal. Si quelqu'un l'avait attaqué par derrière, l'angle serait de haut en bas. Mais là…
— Là, c'est de bas en haut, termina Félix, ses yeux s'écarquillant. Comme si… comme s'il était tombé dessus.
Le silence retomba. Lourd. Épais.
— Un accident, murmurai-je. Ce n'était pas une exécution. C'était un accident.
Brochot, qui avait écouté sans rien dire, s'approcha.
— Un accident ? Mais… mais les raisins ? Le message ? C'était pas improvisé, ça.
— Non. Quelqu'un a maquillé l'accident en meurtre rituel. Quelqu'un qui voulait faire croire à une vengeance symbolique. Quelqu'un qui connaissait Anselme. Qui connaissait ses ennemis. Et qui voulait détourner les soupçons.
— Clotilde, murmura Félix. Elle était là. Elle a vu. Peut-être qu'elle…
Un bruit.
Derrière nous. Dans le tunnel.
Un bruit de pas. Rapides. Lourds.
Je dégainai mon arme. Félix fit de même.
— QUI EST LÀ ? hurlai-je. POLICE ! SORTEZ LES MAINS EN L'AIR !
Une silhouette surgit de l'ombre. Petite. Voûtée. Vêtue d'une soutane noire. Brandissant…
Un tromblon.
Un putain de tromblon de la Première Guerre mondiale, canon scié, crosse en bois, qui avait l'air d'avoir tué plus d'Allemands que la grippe espagnole.
— NE BOUGEZ PAS ! hurla la silhouette d'une voix chevrotante. NE BOUGEZ PAS OU JE TIRE !
Le Père Mathieu.
Le curé de Saint-Aubin. Soixante-douze ans. Sénile. Armé. Et visiblement très nerveux.
— Mon père ! cria Félix. POSEZ CETTE ARME ! ON EST DE LA POLICE !
— LA POLICE ? LA POLICE NE CREUSE PAS SOUS LES ÉGLISES ! VOUS ÊTES DES COMPLICES ! DES VOLEURS ! DES PROFANATEURS !
— Mon père, dis-je calmement en baissant mon arme, je suis le Commissaire Fatum. On s'est parlé au téléphone tout à l'heure. On est ici pour comprendre ce qu'Anselme faisait. Pour arrêter la bombe.
Le tromblon tremblait dans ses mains. Ses yeux, agrandis par des lunettes épaisses, étaient injectés de sang et de peur.
— La bombe… répéta-t-il. Oui. La bombe. Elle va détruire mon église. Tout va s'effondrer. C'est le jugement. Le jugement de Dieu sur les voleurs.
— Mon père, baissez votre arme. Personne ne va vous faire de mal.
Lentement, très lentement, le Père Mathieu abaissa le tromblon. Ses mains tremblaient si fort que je craignais qu'il ne tire accidentellement et nous transforme en passoires ecclésiastiques.
— Vous… vous n'êtes pas avec lui ? Avec Anselme ?
— Anselme est mort, mon père. Assassiné ce soir. On enquête.
Il vacilla. Félix se précipita pour le soutenir.
— Mort… murmura le curé. Mort. Dieu l'a puni. Dieu l'a frappé.
— C'est un tire-bouchon qui l'a frappé, mon père. Pas Dieu. Dieu, en général, utilise des méthodes plus subtiles.
Le Père Mathieu s'assit lourdement sur une caisse de matériel. Il posa le tromblon à côté de lui. Je le saisis immédiatement et le vidai de ses cartouches. Deux cartouches de chevrotine. De quoi décorer les murs avec nos organes internes.
— Racontez-nous, mon père. Qu'est-ce que vous savez ?
Il respira profondément. Ses mains tremblaient toujours.
— Je les ai vus. Ce soir. Vers dix-neuf heures. Clotilde et Marcel. Ils se disputaient. Près du Dolmen. Je passais par là. Je rentrais de ma visite aux malades. Je les ai entendus crier.
— Qu'est-ce qu'ils disaient ?
— Elle… elle lui disait d'arrêter. De ne pas faire ça. Que c'était de la folie. Et lui… lui, il disait que son père méritait de payer. Qu'il allait tout détruire. Tout faire sauter. Que la terre reprendrait ses droits.
— Et ensuite ?
— Ensuite, ils sont partis. Ensemble. Vers le Dolmen. J'ai voulu les suivre mais… mais j'ai eu peur. J'ai eu peur de ce que j'allais voir. Alors je suis rentré. Et une heure plus tard, on me téléphonait pour me dire qu'Anselme était mort.
Je regardai Félix. Il me regardait. Même pensée. Même conclusion.
— Ils étaient ensemble, murmura-t-il. Clotilde et Marcel. Au moment du meurtre.
— Ou de l'accident, précisai-je. Brochot, tu connaissais Clotilde ?
Il hocha la tête, le visage fermé.
— Oui. On… on était ensemble. Enfin, en secret. Son père aurait pété un câble s'il avait su qu'elle fréquentait un anarchiste vigneron. Alors on se cachait.
— Et ce soir ? T'étais avec elle ?
Un silence. Long. Trop long.
— Oui. On était ensemble. On voulait le confronter. Anselme. Lui dire d'arrêter ses conneries. De laisser Clotilde tranquille. De laisser le village tranquille. Mais…
— Mais quoi ?
— Mais il était déjà mort quand on est arrivés. Enfin… presque mort. Il était là, au pied du Dolmen. Il tenait son tire-bouchon. Il avait l'air… bizarre. Comme s'il attendait quelqu'un. Et puis… et puis il a glissé. Sur le givre. Il est tombé en avant. Et le tire-bouchon… putain, le tire-bouchon s'est planté dans son cou quand il a percuté la pierre.
— Il est tombé sur son propre tire-bouchon.
— Oui. C'était… c'était horrible. Le sang. Le bruit. Il a essayé de parler mais… mais il est mort en quelques secondes. On a paniqué. Clotilde voulait appeler les flics mais moi… moi j'ai dit qu'on nous accuserait. Qu'on était là. Qu'on avait des mobiles. Alors… alors on a maquillé ça. Les raisins. Le message. Clotilde a écrit le mot avec son encre. J'ai disposé les raisins. Et on est partis.
— Et la bombe ? demandai-je froidement.
— J'avais déjà mis la bombe. Avant. Ce matin. Je voulais détruire le tunnel ce soir. À minuit. Pendant le feu d'artifice. Personne n'aurait rien entendu. Mais… mais j'ai merdé. J'ai mis trop de charge. Et maintenant…
— Et maintenant, trois cents personnes vont mourir si tu ne désamorces pas cette saloperie.
Il me regarda, les larmes aux yeux.
— Je suis désolé. Je suis tellement désolé.
Je rangeai mon arme. Félix rangea la sienne. Le Père Mathieu priait silencieusement, égrenait son chapelet avec des doigts tremblants.
— Bon, fis-je en consultant ma montre. Vingt-deux heures quinze. On a moins de deux heures. Félix, ton dessin vient de résoudre le meurtre. C'était un accident. Maquillé en crime rituel par deux amoureux paniqués. Bravo, miracle. T'as résolu une enquête en griffonnant.
— C'est… c'est carrément dingue, murmura-t-il.
— C'est ta spécialité. Maintenant, on remonte. On va au clocher. Et on désamorce cette bombe. Parce que je n'ai aucune envie de finir en confettis humains dans une explosion de réveillon.
On se dirigea vers la sortie. Brochot nous suivait, tête basse. Le Père Mathieu aussi, son tromblon désormais inoffensif sous mon bras.
En remontant le tunnel, Félix se rapprocha de moi.
— Patron ?
— Quoi, Fracas ?
— Ton dessin… c'était vraiment bien ?
Je le regardai. Ce gamin avec sa cravate ridicule et ses yeux pleins d'espoir.
— C'était pas bien, Fracas. C'était parfait. T'as un don. Un don pour transformer le chaos en clarté. Pour voir ce que les autres ne voient pas. T'es un miracle catastrophique. Mais un miracle quand même.
Il sourit. Un vrai sourire. Le premier de la soirée.
— Carrément ?
— Carrément, Fracas.
On émergea du tunnel. L'air glacé nous gifla le visage. Mais il était bon. Pur. Vivant.
Au loin, le clocher de Saint-Aubin se dressait dans la nuit. Éclairé par la lune. Silencieux. Patient.
Et sous le bourdon, une bombe attendait. Silencieuse. Patiente. Meurtrière.
— On y va ? demanda Félix.
— On y va, Fracas. Vers le clocher. Vers minuit. Vers l'apocalypse ou la rédemption. On verra bien laquelle arrive en premier.