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Le presbytère et ses secrets

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CHAPITRE 3

Le presbytère et ses secrets


Le presbytère d'Anselme de la Fuye ne ressemblait pas à un presbytère. Ça ressemblait à ce qui se passe quand un promoteur immobilier sniffe de la cocaïne coupée à l'arrogance et décide de transformer une demeure religieuse du XVIIe siècle en showroom pour milliardaires désœuvrés.

L'endroit était situé à cinquante mètres de la mairie.

— C'est carrément immense, murmura Félix en descendant de la voiture, regardant la bâtisse illuminée par nos phares.

— C'est un monument à la démesure, Fracas. Le genre d'endroit où on se sent sale rien qu'en y posant le pied.

Brochot, toujours assis à l'arrière, regardait la maison avec un mélange de dégoût et de fascination.

— Il a payé ce truc trois millions. Trois millions pour une maison qui appartenait à l'Église depuis quatre cents ans. Le curé a dû vendre parce que le diocèse était en faillite. Anselme a racheté ça comme on rachète un kleenex usagé.

— Charmant personnage, commentai-je en sortant ma lampe torche. Bon, tu restes dans la voiture. Tu bouges pas. Tu respires pas trop fort. Compris ?

— Vous allez rentrer par effraction ?

— Non, Brochot. On va sonner poliment et demander au cadavre d'Anselme s'il veut bien nous faire visiter. Évidemment qu'on va rentrer par effraction. C'est notre spécialité.

Félix et moi nous approchâmes de la porte principale. Une porte massive en chêne sculpté, avec une serrure qui devait coûter plus cher que ma voiture. Heureusement, les riches ont tendance à oublier que les portes de service existent.

On fit le tour. À l'arrière, une petite porte vitrée donnant sur ce qui ressemblait à une véranda d'hiver. La serrure était pathétique. Un simple verrou à pêne. Félix sortit son kit de crochetage — un cadeau de Noël que je lui avais offert après qu'il eut cassé trois portes en un mois à coups de pied mal ajustés.

— Tu te souviens comment on fait ? demandai-je.

— Carrément. C'est comme dans les tutos YouTube. Tu insères, tu tournes, tu écoutes le petit clic.

Il s'agenouilla, inséra le crochet, tripota la serrure avec la délicatesse d'un chirurgien en pleine crise de delirium tremens. Puis…

Clic.

— BOOM ! s'exclama-t-il avec un sourire triomphant. J'ai réussi !

— Formidable. Tu viens de cambrioler ta première maison de riche. Je suis fier. Maintenant entre avant qu'un voisin appelle les flics. Oh, attends. On EST les flics.

On pénétra à l'intérieur.

L'atmosphère changea instantanément. Dehors, c'était le pôle Nord version cauchemar. Dedans, c'était le silence feutré de l'opulence. Un silence épais, lourd, capitonné par l'argent et la mauvaise conscience.

La véranda donnait sur un salon immense. Parquet en chêne massif, poutres apparentes, cheminée en pierre de taille assez grande pour y rôtir un sanglier entier. Des tableaux aux murs — pas des croûtes, non, des vrais tableaux avec des signatures qu'on trouve dans les musées ou chez les receleurs de haut vol. Des fauteuils en cuir qui devaient coûter un SMIC pièce. Une table basse en verre sur laquelle trônaient des revues d'architecture, des catalogues immobiliers, et une bouteille de whisky single malt à soixante ans d'âge.

— Putain, souffla Félix. C'est comme dans les films. Genre Scarface, mais en version française et sans les flingues.

— Il y a les flingues, Fracas. Ils sont juste plus discrets. Ici, on tue avec des contrats, pas des balles.

Je promenai ma lampe sur les murs. Des plans d'architecte encadrés. Des projets de construction. Des schémas de tunnels, de parkings souterrains, de réseaux de galeries. Tous estampillés « Projet Chemellier 2026 — Patrimoine Troglodytique Valorisé ».

— Il voulait transformer les grottes en attraction touristique, murmurai-je en lisant les annotations. « Hôtel 5 étoiles souterrain. Spa thermal. Restaurant gastronomique. Parking de 500 places sous la place de l'église. »

— C'est dingue, commenta Félix. Il voulait carrément détruire le village pour en faire un parc d'attractions.

— Pas détruire, Fracas. Optimiser. Rentabiliser. Valoriser. Les mots que les requins utilisent quand ils veulent dire « piller » sans avoir l'air méchant.

On avança plus profondément dans la maison. Un couloir menait à un bureau. LA pièce centrale. Le saint des saints. Le cerveau du monstre.

C'était une bibliothèque digne d'un film de James Bond. Des étagères du sol au plafond, chargées de livres anciens, de dossiers, de classeurs. Un bureau en acajou massif sur lequel trônait un ordinateur dernier cri, trois écrans, et une lampe de notaire en laiton. Aux murs, des cartes. Des cartes anciennes du Saumurois, du réseau souterrain, des galeries troglodytiques. Certaines dataient du Moyen-Âge, d'autres du XIXe siècle. Toutes annotées, surlignées, découpées, recomposées.

— Il était obsédé, murmura Félix. Carrément malade.

— Il était méthodique, corrigeai-je. C'est pire. La folie, on peut l'enfermer. La méthode, elle, elle construit des empires.

Je m'approchai du bureau. Sur l'écran de l'ordinateur, un économiseur d'écran affichait des photos de grottes, de stalactites, de galeries creusées dans la roche blanche. Je secouai la souris. L'écran s'alluma. Pas de mot de passe. L'arrogance des riches qui ne croient pas qu'on puisse les toucher.

Des fichiers. Des centaines de fichiers. « Actes de propriété — Authentifiés ». « Plans cadastraux — Moyen-Âge ». « Rapports géologiques ». « Contrats de vente ».

J'ouvris un fichier au hasard.

Un acte de propriété daté de 1247. Calligraphié à la plume. Encre noire. Sceau en cire rouge. Signatures illisibles. Et en bas, une annotation moderne au stylo à bille : « Clotilde — Version 3 — Validé ».

— Il la faisait travailler, murmurai-je. Il lui faisait falsifier des actes vieux de huit cents ans pour s'approprier le sous-sol.

— Mais pourquoi ? demanda Félix. Pourquoi faire ça ? Il était déjà riche !

— Parce que les riches ne sont jamais assez riches, Fracas. Parce que l'argent est une drogue. Plus tu en as, plus t'en veux. Et Anselme voulait posséder la terre. Toute la terre. Pas juste la surface. Le dessous. Les entrailles. L'âme minérale de Chemellier.

Félix s'était éloigné, explorant la pièce avec sa curiosité de chat en territoire inconnu. Il s'arrêta devant une armoire forte encastrée dans le mur. Une vieille armoire en acier, du genre qu'on trouve dans les banques des années 50. Lourde. Massive. Fermée par un cadenas à combinaison.

— Patron, regarde ça. C'est carrément gros.

— C'est une armoire forte, Fracas. Le genre d'endroit où on cache les choses qu'on ne veut pas que les gens trouvent. Laisse tomber, on ne l'ouvrira pas.

— Mais… et si on essayait ?

— Essayer quoi ? De deviner la combinaison ? Il y a dix mille possibilités. On n'a pas le temps.

Félix s'approcha quand même. Il examina le cadenas. Un vieux modèle à quatre chiffres.

— On pourrait essayer les dates importantes, non ? Genre… sa date de naissance ?

— On ne connaît pas sa date de naissance, Fracas.

— Ou… ou celle de sa fille ?

— On ne la connaît pas non plus.

— Ou… ou un truc simple. Genre 0000. Ou 1234.

— Fracas, les criminels ne mettent pas 1234 comme code secret.

Mais Félix, déjà, tournait les molettes. 1-2-3-4.

Rien.

Il essaya 0-0-0-0.

Rien.

Il se gratta la tête, réfléchissant intensément, ce qui chez lui produisait une expression faciale proche de celle d'un hamster résolvant une équation différentielle.

— Attends… Clotilde a dit qu'elle avait étudié aux Beaux-Arts de Nantes. Nantes, c'est le 44, non ?

— Oui. Et alors ?

— Et Chemellier, c'est dans le 49. Anjou. Peut-être… 4-4-4-9 ?

— Fracas, c'est débile.

Il tourna les molettes. 4-4-4-9.

Clic.

Le cadenas s'ouvrit.

Le temps se figea. Félix me regarda, les yeux écarquillés, comme s'il venait de découvrir qu'il avait des super-pouvoirs.

— BOOM ! J'AI RÉUSSI ! C'EST DINGUE !

— Tu… tu as deviné. Au hasard. Tu as deviné une combinaison de cadenas au hasard.

— Carrément ! C'est carrément fou, non ?

Je soupirai. Profondément. Le genre de soupir qui vient du fond de l'âme et remonte en râclant toutes les frustrations existentielles au passage.

— Fracas, t'es pas un flic. T'es une anomalie statistique. Un bug dans la matrice. Ouvre cette putain d'armoire avant que je change d'avis sur les miracles.

Il tira la porte. Elle s'ouvrit dans un grincement digne d'un film d'horreur des années 80.

À l'intérieur…

Des parchemins. Des dizaines de parchemins. Roulés, empilés, étiquetés. Certains authentiques, jaunis par les siècles. D'autres… trop propres. Trop neufs. Des faux.

Et au milieu, des flacons d'encre. Violette. Noire. Sépia.

Et un carnet. Un carnet à couverture de cuir rouge.

Je le sortis. Je l'ouvris.

Des noms. Des dates. Des montants. Une comptabilité méthodique de toutes les falsifications. « Acte 1247 — Clotilde — 3000€ ». « Acte 1389 — Clotilde — 5000€ ». « Carte souterraine 1654 — Clotilde — 8000€ ».

— Il la payait, murmurai-je. Il payait sa propre fille pour falsifier l'Histoire.

— C'est carrément dégueulasse, fit Félix, sa voix tremblant légèrement.

— C'est du génie criminel, Fracas. C'est méthodique, documenté, et légalement indéfendable. Avec ça, on pourrait faire tomber tout l'empire immobilier d'Anselme. Sauf qu'il est mort. Donc ça ne sert plus à rien.

— Mais ça prouve que Clotilde…

— Que Clotilde était une victime, coupai-je. Pas une complice. Elle faisait ça sous la contrainte. Financière, affective, psychologique. Son père l'a détruite.

Le téléphone sonna.

Le téléphone fixe du bureau. Une sonnerie stridente, anachronique, qui nous fit sursauter comme deux gamins pris en flagrant délit de vol de bonbons.

— On répond ? demanda Félix.

— Bien sûr qu'on répond. Peut-être que c'est le tueur qui appelle pour avouer.

Je décrochai.

— Allô ?

Une voix tremblante. Vieille. Masculine. Paniquée.

— Anselme ? C'est vous ? Anselme, répondez !

— Qui est à l'appareil ?

Un silence. Puis :

— Père Mathieu. Curé de Saint-Aubin. Qui… qui êtes-vous ?

— Commissaire Fatum, Police Nationale. Anselme de la Fuye est mort, mon père. Assassiné ce soir.

Un hoquet. Puis un sanglot étouffé.

— Mon Dieu… Mon Dieu… C'est ma faute. C'est ma faute. Je savais. Je savais qu'il allait trop loin.

— Vous saviez quoi, mon père ?

— Le tunnel. Il a percé un tunnel depuis les Troglodytes de la Fosse jusqu'à l'église. Jusqu'à la crypte. Il a volé les registres paroissiaux. Les actes anciens. Tout ce qui prouvait que l'Église possédait le sous-sol. Il a tout pris. Et maintenant… maintenant il y a une bombe. Une bombe dans mon église.

Je me figeai.

— Comment savez-vous qu'il y a une bombe ?

— Je… je l'ai vue. En faisant ma ronde. Sous le bourdon. Des fils. Des bâtons. J'ai cru que c'était Anselme. Qu'il voulait faire tomber l'église pour construire son projet maudit. Mais… mais si c'est pas lui…

— C'est Brochot, mon père. Marcel Brochot. Il voulait détruire le tunnel. Pas l'église. Mais il a fait une erreur. Et maintenant, si la cloche sonne à minuit, trois cents personnes vont mourir.

Un silence. Lourd. Terrifiant.

— Qu'est-ce qu'on fait, commissaire ?

— Vous ne faites RIEN, mon père. Vous restez chez vous. Vous ne parlez à personne. Et surtout, SURTOUT, vous n'allez pas dans le clocher. On arrive. On va régler ça.

Je raccrochai.

Félix me regardait, le visage livide.

— On va mourir, hein ? C'est foutu.

— Non, Fracas. On va pas mourir. On va descendre dans ce tunnel. On va comprendre ce qu'Anselme cherchait vraiment. Et on va trouver un moyen de désamorcer cette bombe. Parce que c'est notre job. Et qu'on est très, très bons.

— Carrément bons ?

— Catastrophiquement bons.

On ressortit du presbytère. Brochot nous attendait dans la voiture, recroquevillé sur lui-même comme un animal blessé.

— On descend dans le tunnel, lui annonçai-je. Tu nous guides. Et tu pries pour qu'on trouve quelque chose qui nous aide. Parce que si on ne trouve rien, c'est toi qui vas monter dans ce clocher et couper le fil rouge. Ou le bleu. Ou le jaune. Peu importe. Tu choisiras.

Il hocha la tête, silencieux.

La voiture démarra. Direction : les Troglodytes de la Fosse. Les entrailles de Chemellier. Le ventre de la terre.

Félix conduisait vite. Trop vite. Ses mains tremblaient légèrement sur le volant.

— Patron ?

— Quoi, Fracas ?

— Tu crois qu'on va résoudre le meurtre avant minuit ?

Je regardai ma montre. 21h10.

— On a deux heures cinquante, Fracas. Largement le temps de descendre dans des tunnels humides, de se perdre, de trouver des indices, de remonter, et de désamorcer une bombe artisanale fabriquée par un anarchiste incompétent. Piece of cake.

Il eut un petit rire nerveux.

— T'es carrément optimiste, patron.

— Non, Fracas. Je suis cynique. Mais le cynisme, c'est juste de l'optimisme qui a vieilli et qui a compris que tout finissait mal. Alors autant en rire.

La voiture s'enfonça dans la nuit de Chemellier.

Et quelque part, sous nos pieds, la terre attendait. Silencieuse. Patiente. Complice.