PROLOGUE
Les Raisins de la Dernière Heure
La nuit ne tombait pas sur Chemellier. Elle s'écrasait.
Elle dégringolait du ciel comme une chape de plomb fondu, noyant le clocher de Saint-Aubin et les toits d'ardoise dans une obscurité si épaisse qu'on aurait pu la couper au couteau à beurre et la servir sur des tartines du désespoir. Il était dix-neuf heures trente en ce 31 décembre 2025, et le thermomètre avait décidé de se suicider en plongeant bien en dessous du zéro, histoire de transformer le Saumurois en succursale de l'enfer nordique.
Je ne suis jamais venu à Chemellier pour admirer les grottes troglodytiques. Je suis venu parce qu'un crétin fortuné avait décidé de mourir de manière théâtrale, un soir de réveillon, histoire de pourrir la soirée de tout le monde. Moi compris.
Ma voiture — une épave administrative qui tenait plus du cercueil roulant que du véhicule de service — avait craché ses dernières fumées noires devant le chemin de terre gelé menant au Dolmen de la Pierre Couverte. Le maire, un petit bonhomme rond et transpirant comme un radiateur en panne dans une salle d'interrogatoire, nous avait accueillis avec des gestes saccadés et des phrases hachées qui sentaient la panique mal digérée.
— Commissaire Fatum ! C'est… c'est horrible ! Monsieur de la Fuye… au Dolmen… mort !
À ma droite, Félix Fracas — mon inspecteur, ma malédiction ambulante, mon miracle catastrophique — ajustait sa cravate. Ce soir, c'était une cravate ornée de Pikachu en mode électrocution. Je ne sais pas où il trouvait ces horreurs vestimentaires, mais j'avais abandonné l'idée de comprendre.
— C'est carrément chelou, non ? Un meurtre un soir de réveillon ? lâcha-t-il en sortant de la voiture, manquant de s'étaler sur une plaque de verglas.
— Fracas, les criminels ne consultent pas le calendrier des jours fériés avant de passer à l'acte. Ils tuent quand l'envie leur prend, comme toi tu renverses du café sur des rapports d'enquête.
— Ouais mais franchement, patron, c'est quand même dingue, non ?
Je soupirai. L'optimisme compulsif de Félix face à l'horreur humaine était soit un don du ciel, soit une malédiction neurologique. Je n'avais toujours pas tranché.
Nous avons marché vers le Dolmen. Le vent s'infiltrait sous mon manteau avec la détermination d'un huissier de justice venu saisir mes organes internes. Le chemin était une patinoire olympique. Félix glissait tous les trois pas, s'accrochant aux branches givrées comme un naufragé à une bouée de sauvetage pourrie.
— Patron, j'y vois rien ! C'est trop sombre !
— Allume ta torche, génie. C'est l'outil qui ressemble à une lampe et qui fait de la lumière.
Il dégaina sa lampe. Le faisceau balaya la nuit, découpant des tranches d'obscurité. Et là, au pied du Dolmen — ce vieux tas de grès millénaire qui avait vu passer plus de morts que moi de suspects — nous l'avons vu.
Anselme de la Fuye.
Il était assis. Adossé à la pierre froide, les jambes allongées avec une décontraction feinte, comme un type qui aurait décidé de faire une pause contemplative en plein hiver. Sauf que les vivants, d'habitude, ne portent pas de tire-bouchon enfoncé dans la carotide.
Je me suis approché. Lentement. Mes semelles crissaient sur le sol gelé avec un bruit de croque-mort professionnel.
— Oh putain… murmura Félix derrière moi, sa voix montant dans les aigus. C'est… c'est un tire-bouchon ?
— Oui, Fracas. Un Laguiole, si je ne m'abuse. Manche en bois de rose, mèche en acier trempé. Le genre d'objet qu'on offre à Noël aux amateurs de grands crus. Sauf que celui-ci a servi à déboucher une carotide au lieu d'une bouteille de Saumur-Champigny.
Le cadavre était impeccable. Smoking noir d'une coupe parfaite, chemise blanche à plastron plissé, nœud papillon en velours. Anselme avait soigné sa sortie. Il ressemblait à un chef d'orchestre prêt à diriger une symphonie funèbre. Sauf que la seule musique qu'il entendait maintenant, c'était le silence minéral de l'au-delà.
Le tire-bouchon était vissé juste sous son oreille gauche. Pas de bavure. Pas de lutte. Juste un filet de sang séché qui dessinait une cravate pourpre sur le blanc immaculé de sa chemise.
— C'est… carrément précis, fit Félix en se penchant, fasciné malgré lui. On dirait un geste chirurgical.
— Ou un geste de vigneron, Fracas. Quelqu'un qui a l'habitude de planter des tire-bouchons. Quelqu'un qui connaît l'angle, la pression, la rotation du poignet.
Je baissai ma lampe vers le sol.
Et là, j'ai vu le chef-d'œuvre.
Douze grains de raisin noir. Disposés en cercle parfait autour du cadavre, espacés régulièrement comme les chiffres d'une horloge. Des Groslots bien de chez nous, sombres, presque bleus. Le cadavre était le pivot des aiguilles. Une horloge humaine marquant l'heure de sa propre mort.
— C'est quoi ce délire ? balbutia Félix, ses yeux écarquillés comme ceux d'un lapin face à un semi-remorque. C'est… c'est un rituel ?
— Oui. Ou un message. Quelqu'un n'a pas juste voulu le tuer, Fracas. Quelqu'un a voulu raconter une histoire. Une histoire de terre, de vin, et de vengeance. Les raisins du peuple disposés autour du cadavre du riche. C'est poétique. C'est dégueulasse. C'est de l'art criminel.
Félix se pencha pour mieux voir. Trop penché. Trop vite. Ses chaussures dérapèrent sur une plaque de givre invisible. Il bascula en avant avec un cri étouffé, battant des bras comme un pingouin épileptique, et s'effondra à plat ventre juste à côté du cadavre.
— MERDE ! PARDON ! JE SUIS DÉSOLÉ ! hurla-t-il en se relevant précipitamment, couvert de boue gelée.
— Fracas, tu viens de contaminer ma scène de crime avec ta maladresse légendaire. Si tu touches au cadavre, je te plante le deuxième tire-bouchon.
— Non non non ! J'ai rien touché ! Mais patron… regarde !
Il pointait le sol, là où il venait de s'étaler. La boue gelée avait craqué sous son poids. Et dessous, parfaitement préservée, il y avait une empreinte de botte. Profonde. Nette. Avec un motif de semelle agricole.
Je me suis agenouillé. J'ai sorti ma pince à épiler et mon sachet d'échantillons.
— T'es un miracle, Fracas. Un horrible, catastrophique, dégingandé miracle. Mais un miracle quand même.
— C'est… c'est une empreinte de témoin ? demanda-t-il, reprenant espoir.
— Ou du tueur. Pointure 43, semelle crantée type bottes de travail. Terre rouge mêlée à de la boue. Quelqu'un était là. Quelqu'un a vu. Ou quelqu'un a tué.
Je fouillai les poches du mort. Rien dans la veste. Rien dans le pantalon. Mais dans la poche intérieure droite, mes doigts rencontrèrent l'épaisseur d'un papier.
Je l'extrais avec précaution.
Un rectangle de vélin ivoire, grammage lourd. Le genre qu'on utilise pour les faire-part de mariage. Ou de décès.
L'écriture était fine, nerveuse, tracée à la plume. Et l'encre… putain, l'encre.
— C'est violet, murmura Félix par-dessus mon épaule. Comme… comme du vin violet.
Je lus à voix haute, ma voix résonnant sous la dalle de pierre :
« La terre ne ment jamais. Ceux qui la vendent, si. »
Le vent redoubla de violence, faisant claquer les pans du smoking d'Anselme. Au loin, un bruit. Un craquement de branche. Sec. Net.
Je me retournai. Félix dégaina sa lampe, balayant les fourrés.
— Y'a quelqu'un ! cria-t-il. POLICE ! SORTEZ DE LÀ !
Une ombre fila entre les arbres. Rapide. Furtive. Trop rapide pour qu'on la rattrape sur ce terrain gelé.
— ON Y VA ! hurlai-je en sprintant.
Trois mètres. C'est tout ce que j'ai parcouru avant de manquer de me briser le col du fémur sur une racine gelée. L'ombre avait disparu dans la nuit de Chemellier, nous laissant seuls avec Anselme, ses raisins, son tire-bouchon, et son message violet.
Félix me rejoignit, essoufflé.
— On… on a perdu le suspect, patron…
— Oui, Fracas. Mais on a gagné une enquête. Et elle sent mauvais. Elle sent la terre, le vin, et la vengeance froide.
Je regardai ma montre. 19h45.
La nuit du réveillon ne faisait que commencer. Et j'avais comme l'impression qu'elle allait être longue. Très longue.
Bienvenue à Chemellier, capitale du crime troglodytique.