ÉPILOGUE — Où l'On Constate que Rien Ne Change, Sauf le Prix du Mètre Carré
Trois semaines plus tard. Café du Commerce. Quinze heures un jeudi après-midi gris qui avait renoncé à prétendre qu'il faisait beau.
Félix et moi étions assis à notre table habituelle, celle du fond près de la fenêtre qui donnait sur la rue de Strasbourg. Devant nous, deux demis qui avaient pris leur retraite tiédasse, une assiette de frites qui refroidissaient avec dignité, et un dossier ouvert marqué « AFFAIRE PELLETIER — VOL AVEC VIOLENCE ».
Du classique. Un type qui avait braqué une pharmacie avec un pistolet en plastique et qui s'était fait arrêter trois rues plus loin parce qu'il avait oublié que les trottinettes électriques ont une autonomie limitée. Le genre d'affaire qui te rappelle que le crime, la plupart du temps, c'est juste de la bêtise organisée avec de mauvais outils.
Félix feuilletait le rapport d'audition, ses sourcils froncés dans cette expression de concentration intense qu'il a quand il essaie de comprendre quelque chose qui le dépasse. Il portait une cravate avec des petits Totoro qui couraient dans une forêt pixelisée. Ses chaussettes, j'en étais sûr sans les voir, représentaient probablement des astronautes ou des tacos. C'était son truc. Son armure contre l'absurdité du monde.
— Hector, fit-il en levant les yeux, le type dit qu'il a fait ça parce qu'il avait besoin d'argent pour payer les médicaments de sa mère. C'est chelou, non ? Il braque une pharmacie pour acheter des médicaments ? Y'avait pas plus simple ?
— Fracas, si les criminels réfléchissaient de manière rationnelle, on serait au chômage. C'est ça, la beauté de ce métier : la stupidité humaine est une source d'emploi renouvelable. Comme l'énergie solaire, mais en plus déprimant.
Il sourit malgré lui. But une gorgée de bière. Fit la grimace.
— C'est carrément dégueulasse. Comment tu fais pour boire ça ?
— L'habitude, Fracas. Et la résignation. Après trente ans de ce métier, tes papilles gustatives se suicident et tu peux tout avaler. C'est un superpouvoir.
Je regardai par la fenêtre. Nantes défilait devant moi. Des tramways qui glissaient sur leurs rails comme des serpents verts. Des passants qui marchaient tête baissée, vissés à leurs téléphones, avalés par leurs vies. Des touristes qui photographiaient des façades à colombages en croyant capturer l'âme de la ville alors qu'ils ne capturaient que du décor.
Rien n'avait changé. Et tout avait changé.
Le scandale Nemo avait occupé les journaux pendant deux semaines. Puis il y avait eu une crise ministérielle à Paris, un ouragan aux Antilles, et une star de téléréalité qui avait divorcé spectaculairement. Les médias avaient oublié. Les gens avaient oublié. La vie avait continué, indifférente.
Le Projet Nautilus était en phase de test. De nouvelles caméras "éthiques" apparaissaient aux coins des rues. De nouveaux capteurs "transparents" étaient installés dans les transports. Le nouveau préfet donnait des interviews en parlant de "confiance" et de "responsabilité". Les mêmes mots. Les mêmes promesses. Le même mensonge repeint en neuf.
— Hector ?
— Mmh ?
— Tu penses encore à Nemo ? À tout ce bordel ?
Je me tournai vers lui. Ses grands yeux inquiets. Son grain de beauté au-dessus de la lèvre gauche qui lui donnait l'air d'un gamin qui aurait grandi trop vite.
— Tous les jours, Fracas. Tous les jours je me demande si on a vraiment gagné ou si on a juste repoussé l'inévitable. Et puis je regarde les gens dans la rue. Libres. Inconscients. Vivants. Et je me dis qu'on leur a offert un peu plus de temps. C'est déjà ça.
— Tu regrettes pas ?
— Regretter quoi ? D'avoir fait notre job ? D'avoir empêché un Préfet corrompu de transformer la ville en prison numérique ? Non. Je regrette que ça ait été nécessaire. Je regrette que le système soit pourri jusqu'à l'os. Je regrette que Valmont soit mort. Mais je regrette pas ce qu'on a fait.
Félix hocha la tête. Lentement. Comme s'il digérait quelque chose de trop gros pour son estomac métaphorique.
— T'es un bon flic, Hector. Je sais que tu vas dire que non. Que t'es juste un vieux cynique qui fait ce qu'il peut. Mais t'es un bon flic. Et je suis carrément fier de bosser avec toi.
Je sentis quelque chose se serrer dans ma poitrine. Ce truc que je n'avoue jamais. Cette tendresse bourrue que j'ai pour ce jeune con maladroit qui renverse du café sur des preuves et découvre des indices en détruisant des étagères.
— Fracas, t'es un miracle ambulant. Un horrible, catastrophique, miraculeux miracle. Et je suis… content que tu sois mon équipier. Même si tu me files des cheveux blancs supplémentaires à chaque affaire.
— T'en as déjà plein, Hector. Tu peux plus en avoir plus.
— C'est de ta faute. Avant de te rencontrer, j'étais châtain clair.
Il rit. Ce rire franc, sans calcul, qui me rappelait qu'il existait encore de la lumière dans ce métier de merde.
Mon téléphone vibra sur la table. Message du capitaine Mercier.
« Fatum. Corps retrouvé quai des Antilles. Circonstances suspectes. Viens avec Fracas. »
Je montrai l'écran à Félix. Il soupira.
— On a même pas fini nos bières.
— On les finira plus tard, Fracas. Les morts, eux, ils attendent pas.
Nous nous levâmes. Enfilâmes nos imperméables. Laissâmes quelques billets sur la table — j'avais arrêté d'essayer de partager l'addition, Félix oubliait toujours son portefeuille quelque part.
Dehors, la pluie recommençait. Évidemment. Parce que Nantes sans pluie, c'est comme un polar sans cadavre : ça n'existe pas.
— Tu crois que c'est quoi, cette fois ? demanda Félix en marchant à côté de moi. Un suicide ? Un accident ? Un meurtre ?
— Aucune idée. Mais je suis sûr que tu vas trébucher sur quelque chose et qu'on trouvera la solution.
— C'est ma technique, Hector. Le chaos contrôlé.
— Le chaos tout court, Fracas. Mais je t'aime bien quand même.
Il me jeta un regard surpris. Je haussai les épaules, gêné d'avoir laissé filtrer un peu trop de sincérité.
— Façon de parler, évidemment. Je "tolère" serait plus exact. Ou "supporte". Choisir le verbe qui te convient.
— Non, non. Tu as dit "aime bien". Je l'ai entendu. C'est carrément historique.
— Fracas, ferme ta gueule et monte dans la voiture.
Nous roulâmes vers le quai des Antilles. La Loire coulait à notre droite, grise, éternelle, indifférente aux drames humains qui se jouaient sur ses berges. Des grues se dressaient dans le ciel comme des dinosaures d'acier. La ville se construisait. Se déconstruisait. Se reconstruisait. Cycle éternel.
— Hector ?
— Oui, Fracas ?
— Si un jour… genre, dans longtemps… tu prends ta retraite… qu'est-ce que tu feras ?
Je réfléchis. Personne ne m'avait jamais posé cette question. Même pas moi.
— Je sais pas. Peut-être que j'irai vivre en Bretagne. Dans un coin paumé où il pleut encore plus qu'ici. J'adopterai un chien. Je boirai du Muscadet en lisant des polars. Je râlerai contre les jeunes et la modernité. Je deviendrai ce que je suis déjà, mais en plus vieux et plus amer.
— Ça a l'air carrément triste.
— Ou paisible. C'est une question de point de vue.
— Et moi ? Tu m'inviteras ?
Je lui jetai un regard en coin.
— Évidemment, Fracas. Quelqu'un devra bien renverser des trucs et me rappeler que le monde continue. Autant que ce soit toi.
Il sourit. Ce sourire qui valait tous les discours.
Nous arrivâmes sur les lieux. Gyrophares. Ruban jaune. Fourgon de la scientifique. Le Dr. Poussin qui nous attendait avec sa mine de hibou contrarié.
— Commissaire Fatum. Inspecteur Fracas. On a un corps. Homme, quarantaine, costume de cadre. Retrouvé dans la Loire. Noyé. Mais…
— Mais ?
— Il a des marques de strangulation. Et un tatouage étrange sur le poignet. Une pieuvre.
Mon sang se glaça.
Félix et moi échangeâmes un regard.
La pieuvre. Le symbole de Nemo.
— Merde, murmura Félix. Ça recommence ?
Je regardai le corps sous la bâche. Regardai la Loire qui coulait, imperturbable. Regardai Nantes qui continuait de vivre, inconsciente.
— Oui, Fracas. Ça recommence. Ça recommence toujours. Mais on est là. Toi et moi. Fatum et Fracas. On va résoudre ça. Comme on résout tout. En trébuchant dessus jusqu'à ce qu'on comprenne.
— Carrément. On est une équipe.
— Ouais. On est une équipe.
Je m'approchai du corps. Sortis mon carnet. Commençai à prendre des notes.
Derrière moi, Félix trébucha sur une pierre. Manqua de tomber. Se rattrapa à une barrière. La barrière grinça. Un panneau se détacha. Tomba. Révéla quelque chose d'écrit au marqueur noir sur le béton du quai.
« NAUTILUS VOUS REGARDE »
Félix me regarda, les yeux écarquillés.
— Hector…
— Je vois, Fracas. Je vois.
Je souris malgré moi. Un sourire amer. Résigné. Déterminé.
Nemo était mort. Nautilus était né.
Le système revenait. Toujours.
Mais nous aussi.
Encore.
Et encore.
Et encore.
Jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Parce que c'est ce qu'on fait.
C'est ce qu'on est.
Des flics. Imparfaits. Obstinés. Maladroits. Cyniques. Mais présents.
Et tant qu'on sera là, la ville aura une chance.
Une petite chance.
Mais une chance quand même.
Je regardai le ciel. Gris. Pluvieux. Éternel.
— Allez, Fracas. Au boulot. On a un mort à venger et un mystère à résoudre.
— Boom, fit Félix avec un sourire. C'est reparti.
— C'est reparti.
Et nous plongeâmes dans l'enquête.
Encore une fois.
Comme toujours.
Comme pour toujours.
Fatum et Fracas.
Les gardiens imparfaits d'une ville imparfaite.
Dans un monde qui ne l'était pas moins.
FIN