CHAPITRE 5 — Où le Formica Résiste Mieux aux Ondes que le Béton
La maison de ma mère à Chantenay, c'est une capsule temporelle. Un monument à la gloire des années 70 qui aurait refusé de mourir par pure obstination bretonne. Papier peint à fleurs orangées, moquette marron qui sent la naphtaline et les secrets de famille, cuisine en Formica jaune qui a survécu à trois décennies de soupe aux choux et de jugements sévères sur mes choix de vie.
Germaine Le Goff, née Kerbourc'h, soixante-dix-neuf ans, veuve depuis quinze ans, catholique rugueuse et langue de rasoir. Une femme qui considère le progrès technologique comme une offense personnelle à la civilisation. Pas de Wi-Fi. Pas d'ordinateur. Pas de smartphone. Elle a un téléphone fixe avec cadran rotatif qu'elle utilise uniquement pour appeler le boucher et le curé. Dans cet ordre.
Quand je débarquai sur le pas de sa porte à vingt et une heures trente, couvert de boue d'égout et accompagné d'une hackeuse punk aux cheveux violets qui dégoulinait comme un chiffon essoré, je vis dans ses yeux cette expression que seules les mères bretonnes peuvent produire : un mélange de résignation cosmique, de désapprobation biblique et d'amour bourru qui refuse de s'avouer.
— Hector Yann-Marie Fatum, dit-elle en ouvrant la porte sans même me demander ce que je foutais là. Tu as encore fait une connerie.
Ce n'était pas une question. C'était un constat. Une vérité révélée.
— Bonsoir, Maman. Je peux te dire que c'est compliqué ?
— Tout est toujours compliqué avec toi, mon garçon. Entre. Et ton amie aussi. Mais vous vous déchaussez dans l'entrée. Je viens de laver le carrelage.
Sonia me jeta un regard incrédule. Je haussai les épaules. Avec Germaine, on ne discute pas. On obéit. C'est la loi naturelle, comme la gravité ou la mort.
Nous entrâmes. L'odeur de la maison me frappa comme un uppercut de nostalgie : cire d'abeille, thé noir Earl Grey, et cette senteur indéfinissable qui appartient aux maisons où le temps s'est arrêté volontairement. Le salon n'avait pas changé depuis mes dix ans. Même canapé en velours grenat. Même pendule en bronze sur la cheminée. Même crucifix au mur qui vous regardait avec reproche quoi que vous fassiez.
— Vous êtes couverts de saleté, constata Germaine en nous examinant comme des pièces à conviction. Allez dans la salle de bain. J'ai des serviettes propres. Et des vêtements de ton père dans l'armoire du haut, Hector. Pour mademoiselle, j'ai peut-être un peignoir.
— Merci, madame, balbutia Sonia, visiblement dépassée par l'autorité naturelle de ma mère.
— Appelle-moi Germaine, ma petite. Et ne me remercie pas. Si mon fils t'a mise dans cette situation, c'est qu'il y a une bonne raison. Ou une très mauvaise. Avec lui, les deux sont souvent la même chose.
Trente minutes plus tard, nous étions assis dans la cuisine autour de la table en Formica. J'avais enfilé un pull en laine de mon père — trop large, sentant la lavande et les regrets — et un pantalon de velours qui me donnait l'air d'un professeur à la retraite. Sonia portait un peignoir rose qui jurait violemment avec ses cheveux violets. Elle avait l'air d'une punk domestiquée contre son gré.
Germaine avait posé devant nous un plateau de thé noir fumant, des galettes bretonnes et un silence patient qui attendait des explications.
— Alors ? fit-elle en s'asseyant en face de moi, les mains croisées sur la table. C'est quoi cette fois ? Un trafiquant de drogue ? Un tueur en série ? Ou encore un de tes ex-collègues corrompus ?
Je soupirai. Ma mère avait cette capacité terrifiante à aller droit au cœur du problème sans détour ni politesse.
— C'est plus compliqué, Maman. C'est un complot. Surveillance de masse. Corruption. Meurtre. Le genre de truc qui fait que si je parle trop fort, on finira tous les trois dans la Loire avant demain matin.
Germaine hocha la tête comme si je venais de lui annoncer qu'il pleuvrait demain.
— D'accord. Et cette demoiselle ?
— Sonia Kervadec. Hackeuse. Elle m'aide sur l'enquête.
— Hackeuse ? C'est un métier, ça ?
— Dans le XXIe siècle, oui, madame, répondit Sonia. Je m'introduis dans des systèmes informatiques pour révéler les abus de pouvoir.
— Donc tu es une voleuse avec une conscience sociale, résuma Germaine.
Sonia ouvrit la bouche. La referma. Sourit malgré elle.
— C'est… une façon de voir les choses.
— J'aime bien cette petite, me dit ma mère comme si Sonia n'était pas là. Elle a du répondant. Contrairement à la dernière que tu m'as présentée. Comment elle s'appelait, déjà ? Valérie ? Elle parlait comme un PowerPoint.
— Maman, on n'est pas là pour parler de ma vie sentimentale. On a besoin de ta maison. De ton absence de technologie. Personne ne peut nous tracer ici. Tu es la seule personne à Nantes qui vit encore comme si Internet n'existait pas.
— Je vis comme ça parce qu'Internet n'existe PAS, mon garçon. Pas dans ma maison, en tout cas. Vous avez besoin de quoi ?
Sonia sortit de sa poche intérieure — miraculeusement étanche — une petite pochette en plastique. À l'intérieur, la puce électronique trouvée dans l'œsophage de Valmont. Et la clé USB hermine que j'avais gardée sur moi.
— J'ai besoin d'un ordinateur portable. Avec une batterie chargée. Et je dois décrypter ces données. Mais je ne peux pas le faire connectée à Internet. Il faut que ce soit hors ligne. Complètement isolé.
— J'ai pas d'ordinateur, dit Germaine.
— Je sais. C'est pour ça que je suis là.
Je sortis mon téléphone de ma poche. Éteint. J'ouvris le boîtier et retirai la batterie. Puis je sortis mon ordinateur portable de service — que j'avais miraculeusement réussi à garder au sec dans mon imperméable pendant la fuite dans les égouts.
— Ça marchera, dit Sonia en examinant la machine. Mais j'ai besoin d'outils. De câbles. Et d'un adaptateur pour lire cette puce.
— Mon père était électricien, dis-je. Il a laissé une caisse à outils dans le garage. Des vieux trucs. Mais peut-être que tu trouveras quelque chose d'utile.
Germaine se leva.
— Je vais chercher la caisse. Vous, vous buvez votre thé. Et vous mangez. On ne résout pas de complot le ventre vide.
Elle sortit de la cuisine, laissant derrière elle un sillage de détermination bretonne.
Sonia me regarda, un sourire incrédule sur les lèvres.
— Votre mère est… impressionnante.
— C'est un euphémisme. Elle a survécu à la guerre froide, à cinq enfants, et à trente ans de vie avec un flic alcoolique. Comparé à ça, un complot technologique, c'est de la gnognote.
— Vous vous ressemblez, vous savez.
— Je vais faire comme si je n'avais pas entendu.
Germaine revint avec une grosse caisse métallique couverte de poussière. Elle la posa sur la table avec un bruit sourd.
— Voilà. Il y a des câbles, des pinces, des trucs électroniques que je comprends pas. Si vous mettez le feu à ma cuisine, je vous tue tous les deux.
— Promis, Maman. Pas de feu.
Sonia se mit au travail avec la concentration d'un chirurgien opérant à cœur ouvert. Elle ouvrit la caisse, fouilla dedans, sortit des câbles, des connecteurs, un vieux fer à souder. Ses doigts couraient sur les composants avec une dextérité de pianiste.
Elle connecta la puce à un adaptateur bricolé. Brancha l'adaptateur à mon ordinateur. Tapa des commandes mystérieuses sur le clavier. Des lignes de code défilèrent sur l'écran comme des hiéroglyphes modernes.
— Bordel, murmura-t-elle. C'est du cryptage militaire. Niveau NSA. Ça va prendre du temps.
— Combien de temps ?
— Une heure. Peut-être deux. Si j'ai de la chance et que l'algorithme ne me fait pas chier.
Elle se remit à taper. Germaine nous servit du thé. Je regardai la pendule. Vingt-deux heures quinze. Félix était toujours en surveillance au commissariat, analysant les plans de l'éléphant. Je ne pouvais pas l'appeler — mon téléphone était démembré sur la table. Mais je lui faisais confiance. Fracas était maladroit, mais il était consciencieux. Probablement en train de renverser du café sur des documents tout en découvrant des indices cruciaux.
Une heure passa. Puis une autre. Sonia jurait en trois langues, tapait des commandes, relançait des scripts. Germaine tricotait dans son fauteuil, imperturbable. Moi, je buvais du thé et je me demandais si ma carrière n'était pas en train de se terminer dans la cuisine de ma mère, entouré de Formica jaune et de jugements maternels.
Finalement, à vingt-trois heures quarante-cinq, Sonia poussa un cri de victoire.
— PUTAIN ! J'y suis ! Le cryptage a cédé !
— Langage, mademoiselle, dit Germaine sans lever les yeux de son tricot.
— Pardon, madame. Mais j'y suis !
Elle se tourna vers moi, les yeux brillants.
— Regardez. C'est tout là. La liste complète des complices. Les flux financiers. Les transferts de données. Et surtout… la localisation du serveur Nemo.
Elle tourna l'écran vers moi. Je me penchai.
Des noms. Des dizaines de noms. Élus locaux. Fonctionnaires. Chefs d'entreprise. Responsables de la sécurité municipale. Et en tête de liste, en gras, souligné :
PRÉFET ANATOLE DE LARMINAT — COORDINATEUR GÉNÉRAL
Mon sang se glaça. Le Préfet n'était pas un simple complice. Il était le chef. Lui, c'était Nemo. Le cerveau derrière tout le système.
— Continuez, dis-je d'une voix blanche.
Sonia fit défiler les données. Des montants astronomiques. Des virements bancaires sur des comptes offshore. Des contrats signés avec des sociétés fantômes. Et puis, une section qui me fit froid dans le dos :
PROJET L.U.N.E. — PHASE 2 ACTIVATION : 30/11/2025 — 00:00 OBJECTIF : CONTRÔLE TOTAL
— Phase 2, murmurai-je. C'est quoi, Phase 2 ?
Sonia cliqua sur le fichier. Un document technique s'ouvrit. Des schémas. Des diagrammes. Et une description qui ressemblait à un scénario de science-fiction cauchemardesque.
— Merde, souffla-t-elle. Ils vont activer le système complet. Reconnaissance faciale généralisée. Profilage comportemental en temps réel. Identification automatique des "déviants". Et surtout… contrôle des infrastructures critiques. Feux rouges. Barrières de péage. Portes automatiques. Ascenseurs. Si quelqu'un est marqué comme "déviant", le système peut littéralement l'emprisonner dans la ville. Le bloquer. L'isoler.
— C'est pas possible. C'est de la folie.
— C'est totalement possible, Commissaire. La technologie existe. Ils l'ont juste intégrée discrètement. Et demain à minuit — elle regarda sa montre — dans quinze minutes, ils lancent la Phase 2. Nantes devient une cage dorée. Un laboratoire de contrôle social. Et si ça marche ici, ça s'exportera partout.
Je me levai. Marchai jusqu'à la fenêtre. Dehors, Nantes brillait dans la nuit. Des milliers de lumières. Des milliers de vies. Toutes sur le point d'être enfermées dans une prison numérique.
— La localisation du serveur, demandai-je. Vous l'avez ?
— Oui. Sous le Warehouse. La boîte de nuit du Hangar à Bananes. Il y a des caves anciennes. Reliées aux anciens tunnels portuaires. Le serveur est là, refroidi par l'eau de la Loire. Génial comme planque. Personne ne fait attention à une boîte de nuit qui consomme beaucoup d'électricité.
Je consultai ma montre. Vingt-trois heures cinquante. Dix minutes avant l'activation.
— Il faut y aller. Maintenant.
— Vous êtes dingue ? fit Sonia. Vous êtes tout seul ! Enfin, avec moi. Mais je suis pas flic ! On va se faire massacrer !
— On n'a pas le choix. Si on attend, c'est trop tard. Et Félix…
Je m'interrompis. Félix. Merde. Félix était au commissariat, sans nouvelles de moi depuis des heures. Il devait être mort d'inquiétude.
— Votre collègue ? demanda Sonia.
— Ouais. Il surveille les mouvements suspects. Mais je peux pas l'appeler. Mon téléphone est mort.
Germaine leva les yeux de son tricot.
— Kevin, dit-elle simplement.
— Quoi ?
— Kevin Morvan. Le petit de la rue d'à côté. Quatorze ans. Trottinette électrique. Il fait des courses pour moi. Il est rapide. Et il n'a pas de smartphone, juste un vieux Nokia. Personne peut le tracer.
Je regardai ma mère, bouche bée.
— Tu veux que j'envoie un adolescent avec un message dans une enquête sur un complot d'État ?
— Tu as une meilleure idée ?
Elle avait raison. Comme toujours.
Cinq minutes plus tard, Kevin débarquait dans la cuisine. Casquette vissée, jean trop large, baskets clignotantes. Il mâchait un chewing-gum avec l'énergie d'une vache dans un pré.
— Madame Le Goff m'a dit que vous aviez une course urgente, m'sieur le Commissaire.
Je griffonnai un message sur un bout de papier :
« Fracas. RDV Hangar à Bananes. Warehouse. 00h15. Viens armé. Ne dis rien à personne. Surtout pas au Préfet. H. »
Je pliai le papier. Le tendis à Kevin.
— Tu vas au commissariat. Quai de la Fosse. Tu demandes l'inspecteur Félix Fracas. Grand, cheveux roux, cravate ridicule. Tu lui donnes ça en main propre. Personne d'autre. C'est compris ?
— Carrément, m'sieur. Je fonce.
Il fourra le papier dans sa poche et détala.
Je me tournai vers Sonia.
— On y va. On a quinze minutes pour arriver au Warehouse avant l'activation.
— Et on fait quoi une fois là-bas ?
— On improvise. C'est ma spécialité.
Germaine se leva. Disparut dans le couloir. Revint avec quelque chose enveloppé dans une couverture. Elle posa le paquet sur la table et l'ouvrit.
Un fusil de chasse. Vieux. Bien entretenu. Celui de mon père.
— Tu en auras besoin, dit-elle simplement.
— Maman, je peux pas prendre ça. C'est pas réglementaire.
— Tu vas affronter des criminels avec un complot technologique et une milice privée. Tu crois vraiment que "réglementaire" a encore un sens ?
Elle avait raison. Encore.
Je pris le fusil. Vérifiai qu'il était chargé. Il l'était.
— Merci, Maman.
Elle me regarda avec cette expression qu'elle avait quand j'étais gamin et que je partais pour l'école.
— Reviens vivant, Hector. J'ai pas envie d'avoir un deuxième mari mort.
— Je ferai de mon mieux.
Sonia et moi sortîmes dans la nuit. La pluie avait cessé. L'air était froid, électrique. Je montai dans ma voiture — garée trois rues plus loin pour pas être repérée. Sonia à côté de moi.
Je démarrai. Direction l'île de Nantes. Direction le Warehouse. Direction le cœur de la bête.
Sur le tableau de bord, l'horloge affichait : 23:58.
Deux minutes avant minuit. Deux minutes avant que Nantes ne bascule dans l'ère du contrôle total.
— Hector ? dit Sonia d'une voix tendue. Si on meurt cette nuit… je voulais juste dire que c'était cool de vous rencontrer. Enfin, "cool" dans le sens relatif du terme.
— Si on meurt cette nuit, Fracas, je vous autorise à écrire quelque chose de drôle sur ma tombe. Genre : "Il a vécu comme il est mort : en se demandant ce qu'il foutait là."
Elle sourit malgré la peur.
Je roulai à tombeau ouvert dans les rues vides de Chantenay. Traversai le pont Anne-de-Bretagne. Les lumières de l'île de Nantes brillaient devant nous comme les feux d'un enfer moderne.
Quelque part là-bas, dans les entrailles du Warehouse, le serveur Nemo attendait.
Et moi, Hector Fatum, j'allais devoir le détruire avant qu'il ne dévore la ville entière.
Le compte à rebours avait commencé.
L'Acte III allait être sanglant.